« Vierge Mère, fille de ton fils,
Humble et haute plus que créature,
Terme arrêté d’un éternel conseil,
Tu es celle qui as tant anobli
Notre humaine nature que son créateur
Daigna se faire sa créature […]
Ici, tu es pour nous la torche méridienne
De charité, en bas chez les mortels
Tu es source vivace d’espérance.
Dame tu es si grande et de valeur si haute
Que qui veut une grâce et à toi ne vient pas,
Celui-là veut que son désir vole sans ailes […]
En toi miséricorde, en toi pitié,
En toi magnificence, en toi s’assemble
Tout ce qui est bonté et créature » (Par. XXXIII, 1-21).
Pour dire un peu de la beauté du mystère que nous célébrons solennellement, à la hauteur du dogme qui l’a formulé en 1950, de la tradition chrétienne et de la piété du peuple de Dieu, il est permis d’emprunter quelques vers à un poète, un très grand : Dante Alighieri, dans sa Divine comédie, au dernier chant du cantique du Paradis, exprime ainsi la vision de la joie et de la gloire des bienheureux dans la compagnie du Christ, et laisse, dans son ravissement, monter ces mots vers Celle qui resplendit aujourd’hui dans la lumière de son Seigneur.
Laisser monter une joie authentique : la joie de la Mère de Dieu et la joie pour notre Mère. Voici que la bienheureuse Vierge Marie, notre Mère, celle qui veille et soutient indubitablement nos pas quotidiens, celle dont le cœur a pris le nôtre au pied de la Croix en le recevant de son Fils, celle qui nous tient en son sein pour notre croissance en Dieu, voici qu’elle est élevée dans la gloire de son Fils avec son âme et son corps, comme le proclament notre foi et notre prière. Une femme de la terre, une humble de notre race, est déjà tout entière présente dans l’éternelle béatitude qui nous est ouverte. La grâce qui vient du Christ a été à l’œuvre en elle sans obstacle dès sa conception, de par le tout-puissant dessein de sagesse et d’amour de Dieu. Et parce que cette grâce a disposé son âme et son corps à accueillir le Seigneur dans sa chair et à l’œuvre plénière du Saint-Esprit, parce qu’elle-même a porté le Roi de l’univers et le Sauveur des hommes, parce qu’elle a été tout entière et sans retenue l’humble servante du Seigneur, elle obtient, après son parcours terrestre de joies et de douleurs auprès de son Fils et pour Lui, non seulement d’être épargnée de la corruption de la mort fruit du premier péché, mais d’être déjà élevée et enveloppée de la Lumière, suivant de près la Résurrection du Christ et vivant ainsi la gloire des bienheureux au Jour du Seigneur. La beauté de l’humble servante du Seigneur est devenue splendeur, miroir de la sainteté et de la bonté de Dieu devant qui exultent, s’émerveillent et s’inclinent les anges et les saints.
Une joie en Marie, mais aussi joie en Dieu et louange à Dieu. Dans le mystère de l’Assomption, nous trouvons comme le miroir de l’Incarnation selon la créature humaine : ici, c’est l’humanité dans toute sa beauté, et selon le dessein éternel de Dieu, qui entre dans la gloire de la divinité, sans s’unir à elle, mais en étant toute enveloppée par elle. Non, notre Rosaire ne finit pas en queue de poisson, avec deux mystères « bouche-trou » une fois le Christ élevé dans la gloire et l’Esprit Saint répandu. Certes, pas d’attestation directe, ni de fondement scripturaire explicite, même si les figures ne manquent pas de clarté. Pas de mystère de la vie du Christ dans l’Assomption de la bienheureuse Vierge Marie et son couronnement au Ciel. Mais il est cohérent et convenant, au regard du mystère même du Christ, du dessein salvifique du Père et de l’œuvre de l’Esprit, que la vie de Marie soit, d’une telle haute manière, associée à celle de son Fils dont elle partage, selon sa condition, la gloire en étant, depuis le commencement, associée de manière unique à l’œuvre de Dieu.
Dès lors, cette joie en Marie et en Dieu se fait aussi joie en l’homme en ce jour : la créature humaine aimée, rachetée et glorifiée. La merveille dans la merveille est qu’un tel bonheur nous est également ouvert, et que Notre Dame est la première et la prémisse de l’humanité rachetée et béatifiée en toute sa personne. Certes, notre corps connaîtra, lui, pour un temps la corruption, mais, en suivant la Vierge Marie dès ici-bas sur le chemin du Christ, nous pourrons, par la même miséricorde que Dieu a témoignée d’âge en âge et qu’Il a manifestée en son Fils, prendre place aux côtés de la Reine du Ciel. En sa gloire, nous contemplons ce que Dieu accomplit par sa grâce dans une créature humaine capable de Lui et toute disponible. La magnificence qui rayonne dans la Femme couronnée d’étoiles répond aux traits terribles et douloureux de l’Ecce homo et du Crucifié qui nous donnait à voir notre défiguration par le péché et notre misère. Elle devient ainsi un point de repère éminent de notre espérance fondée en Jésus Christ Ressuscité et Glorieux et dirigée vers Lui. Comme figure de l’Église accomplie, l’Épouse sans tâche resplendissante de la beauté de l’Époux et Cité lumineuse de l’Agneau, elle est alors le fanal, le point de rassemblement et l’abri sûr de l’humanité rachetée en marche vers la béatitude promise et rouverte. Voilà ce que Dieu, à travers une histoire et l’histoire, veut et accomplit pour l’homme, lui donnant à aimer sa merveille dans sa très sainte et toute belle.
Une légitime et authentique joie peut donc nous saisir aujourd’hui. Les yeux tournés vers la Vierge dans la gloire du Ciel, nous pouvons redire avec elle et pour nous-mêmes son cantique d’allégresse. Dans notre péricope du jour, tout le monde est joyeux : Jean dans le sein maternel, qui tressaille de la présence du Sauveur dans la chair de Marie ; Élisabeth qui prête sa voix à l’Esprit Saint, reconnaît et proclame la merveille de Dieu et la grandeur de sa servante, prophétisant ce que la foi et la prière répèteront dans les siècles. Mais il y a aussi la propre joie de Marie, qui, reprenant toute l’histoire sainte, la louange et l’attente des justes qui sont couronnés en elle, en fait son cantique pour les générations à venir, pour nous ses enfants. Reprenons pour chacune de nos vies son action de grâces, au diapason de sa joie, nous souvenant que cette pionnière, cette sœur, est aussi et, de par la volonté de son Fils et le ministère qu’elle a reçu de Lui, une mère et un secours. « Le Puissant fit pour moi des merveilles : Saint est son Nom ! »