Homélie du 24 août 2025 - 21e dimanche du T.O.

Attention à la porte !

par

fr. Emmanuel Perrier

Attention à la porte ! Il faut faire attention à la porte. Avez-vous remarqué que les portes sont devenues de moins en moins intéressantes ? Qu’elles ne retiennent pratiquement plus notre attention. Comme s’il n’y avait plus aucun enjeu à franchir une porte. Les unes, pour les commerces, sont devenues transparentes, de grands panneaux vitrés, comme si elles nous disaient : « Faites comme si je n’existais pas, un rien vous sépare de l’intérieur, n’hésitez pas ! » Les autres, pour les maisons, ne parlent que de protection, leur seul message est celui de la performance, performance contre les cambrioleurs, performance énergétique, performance contre le feu ou les intempéries. Entre les deux modèles, la transparente et la performante, on trouve la porte commune, la plus répandue, celle qui s’entraîne pour le championnat de la banalité, celle qui n’est qu’une cloison mobile, identique dans une cuisine et une usine, dans un bureau ou un bateau, dans un hôtel ou un hosto. Il n’en a pas toujours été ainsi. Pensez aux portails des cathédrales, aux huis cloutés ou armoriés de la Renaissance, aux portillons, aux guichets, aux porches, aux portiques. Toutes ces portes racontaient quelque chose parce qu’il y avait un enjeu à les franchir, ou à s’en voir interdire l’accès. Et l’on faisait attention à la porte parce qu’il valait la peine de l’emprunter.

Alors je vais vous proposer une thèse apparemment audacieuse. Il y a un rapport entre ce qu’est devenu la porte dans nos contrées et ce qu’est devenu le christianisme. Le désintérêt pour l’une est lié au désintérêt pour l’autre. Cette thèse admet son contraire : quand on prête attention à la vraie porte, à la porte qui compte par-dessus tout, alors on se met à prêter attention à toutes les portes. Quelle est la vraie porte qui compte par-dessus tout ? Ce sera celle qui fait entrer notre vie dans sa plénitude, celle qui nous sauvera de la mort et nous délivrera de tout mal. Cette porte, c’est le Christ lui-même, lui qui a dit : « Je suis la porte, qui entrera par moi sera sauvé » (Jn 10, 9). Il n’y a pas d’autre porte que Jésus-Christ pour être sauvé.

Mais comment entre-t-on par la porte qui est le Christ ? C’est à la fois facile et difficile. C’est facile en ce qu’il suffit de croire en lui, et lui se charge de tout. Il a dit en effet : « Qui croit au Fils a la vie éternelle, qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie » (Jn 3, 36 ; 11, 25), et ailleurs : « Mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » (Mt 11, 30).

Toutefois cette facilité ne supprime pas une difficulté. À deux reprises, le Christ décrit en effet la porte de la vie éternelle comme une porte étroite, pour deux raisons différentes. D’abord parce qu’elle est un chemin. Ensuite parce qu’elle est un seuil.

La porte étroite est d’abord un chemin, le chemin qui mène de l’esclavage au Royaume de Dieu. Or s’il y a un chemin, et un seul, cela veut dire que si l’on sort du chemin, on n’ira pas vers la vie mais l’on ira à sa perte. C’est ce que le Christ explique en achevant son grand enseignement sur la morale chrétienne, le Sermon sur la Montagne :

« Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent » (Mt 7, 1-14).

Saint Augustin faisait remarquer que la porte du Christ est étroite parce qu’elle oblige à passer par l’humilité du Christ, elle obligé à s’abaisser comme lui, ce qui veut dire renoncer à tout chemin d’orgueil. De fait, le Sermon sur la Montagne contient une charte de la vie chrétienne marquée par l’humilité : il faut accepter les épreuves qui purifient notre attachement au Christ, pratiquer la charité envers le prochain, s’appliquer à servir les commandements de Dieu. Au contraire ceux qui préfèrent l’orgueil de leur propre gloire se ruent vers toutes les joies que ce monde leur offre, ils veulent pouvoir se permettre tous les vices sans que cela porte à conséquence, ils cherchent leur réussite par-dessus tout, bref, ils entrent par la grande porte sur le chemin de la mort.

La porte étroite n’est pas seulement un chemin, elle est aussi un seuil. Un seuil, c’est ce qu’il faut passer pour entrer. Si le seuil est fermé, on ne passe pas. Si le seuil est ouvert, on entre. Or voici qu’un jour on interroge Jésus : « Est-ce seulement le petit nombre qui sera sauvé ? » (Lc 13, 23). Il y avait en effet cette idée parmi les juifs que pour un petit reste d’élus, que pour un petit groupe à qui cela avait été promis, la porte serait toujours ouverte, mais pas pour les autres. Autrement dit, le salut leur serait de toute façon acquis, de sorte qu’ils n’auraient pas besoin du Christ pour entrer dans le Royaume de Dieu. Le Christ ne serait pas pour eux un seuil.

Le Christ les détrompe : il est, lui-même, la porte étroite par laquelle il faut s’efforcer d’entrer, ouverte pour certains et fermée pour les autres. Pour ces juifs qui accueillaient Jésus à leur repas, pour ces juifs qui voyaient Jésus enseigner parmi eux, la porte était là, à leur portée, et il leur fallait s’efforcer d’y entrer en croyant qu’il est le Fils de Dieu. L’heure était propice, car cette porte ouverte allait bientôt être fermée. Jésus développe une image éclairante, celle du maître de maison qui se lève, qui ferme la porte et qui n’ouvre plus à ceux dont il ne sait d’où ils sont. Bientôt le Christ allait se lever et fermer la porte. Quand cela ? Lorsque, ayant vaincu la mort, Jésus se lèverait vivant de la mort, étant devenu le Seigneur des vivants et des morts. Alors serait fermée la porte de la Loi ancienne, des prophéties, du culte ancien. Désormais, c’est seulement par la Loi nouvelle, par la Loi de l’humilité de la Croix, par la Loi de la charité, que la porte s’ouvrirait. Et ce n’est plus seulement aux juifs qu’elle serait accessible mais également aux hommes de toutes races, langues et nations. Comme l’écrit saint Jean : « Le Verbe est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 11-12). Oui, ces juifs qui n’ont pas reçu le Verbe qui s’était fait l’un d’eux sont ceux qui ont refusé de devenir des témoins de l’accomplissement des promesses, ils pensaient être sauvés sans avoir à confesser le Christ, et la Porte a été fermée pour eux, ils ont, comme dit saint Paul, « été endurcis » (Rm 11, 7).

Or, nous faisons partie de ces races, langues et nations pour qui la Porte étroite s’est ouverte lorsque le Christ a été élevé Seigneur des vivants et des morts. Désormais, pour nous aussi, aujourd’hui, la Porte étroite est un seuil qu’il faut s’efforcer de franchir tant qu’elle est ouverte. Pour nous aussi, il y a ce temps où la Porte est accessible et sera bientôt fermée. Les exhortations de Jésus à veiller comme de bons serviteurs attendant le retour du maître, à nous tenir à la porte avec nos lampes allumées comme les vierges sages invitées à la noce, les exhortations de saint Paul ou de saint Pierre à nous tenir prêts pour le retour du Seigneur, sont là pour nous rappeler que le Christ est la seule Porte de la vie éternelle. Nous devons demeurer attachés à l’unique porte vers la vie éternelle, qui est étroite parce qu’il faut s’y faufiler par l’humilité, la charité, l’obéissance aux commandements de Dieu. Et nous devons constamment nous efforcer d’y entrer car le seuil sera bientôt fermé.

Voilà pourquoi le chrétien fait attention aux portes. À chaque fois qu’il en franchit une, elle lui rappelle qu’il doit s’efforcer de franchir la Porte étroite. À chaque fois qu’il entre par une porte, elle lui rappelle qu’il n’y a qu’un seul chemin pour entrer dans la vie éternelle, le Christ. Le chrétien doit aujourd’hui faire d’autant plus attention aux portes que s’est développé le même phénomène que chez les juifs du temps du Christ. S’est répandue l’idée que l’homme n’a pas besoin du Christ pour avoir la vie en plénitude. S’est même répandue l’idée que l’homme moderne surpasserait le Christ en matière de salut, parce que le Christ est une porte étroite tandis que l’homme moderne entend bien proposer la porte la plus large possible, la plus inclusive, la plus universelle, celle qu’on franchit sans même s’en rendre compte, celle grâce à laquelle il n’y a même plus à entrer quelque part puisque tout ce qu’on peut désirer est déjà là. Voilà pourquoi les portes sont devenues banales, sans enjeu. Voilà pourquoi les portes sont devenues transparentes puisque tout est déjà là. Voilà pourquoi les portes sont devenues performantes, pour qu’on ne perde rien de ce qu’on a déjà.

La tragédie du monde post-chrétien est que plus il se sent supérieur au Christ, plus il élargit la porte, plus cette large porte le conduit à sa perte, plus son rêve d’une vie en plénitude exhale une puanteur de mort. Et lorsqu’il s’agira, à l’heure de la mort ou lors du retour du Christ, d’aller frapper à la Porte étroite, elle sera fermée. On dira au Maître de maison : « Nous avions tes églises au milieu de nos places, nous nous nourrissions chaque jour de belles valeurs, et nous buvions sans cesse de bonnes intentions, inspirées de toi. » Ai-je besoin de répéter ce que le Maître leur répondra ? « — Je ne sais pas d’où vous êtes. »

Cette tragédie, frères et sœurs, elle doit nous serrer le cœur, elle doit alimenter nos prières et nos jeûnes, notre souci du témoignage et notre attachement à une vie chrétienne rayonnante.

Il est grand temps de faire attention à la Porte !

Et d’autres homélies…

Rompre le pain pour ne former qu’un seul corps

Écouter l"homélie Crac ! C’est le bruit d’une fracture ou d’une déchirure ! Mais c’est aussi le bruit du pain que l’on fractionne, avec ou sans levure ; s’il est bien cuit, il est craquant. C’est le bruit de ce qui est dense, os ou froment. Bruit consolant quand il...

« Mon Seigneur et mon Dieu »

Chaque récit des apparitions de Jésus ressuscité est une façon de nous aider à entrer nous-mêmes dans cette connaissance du Ressuscité, qui ne va pas de soi. Même si, dans la liturgie, on ajoute Alléluia à la fin de chaque phrase, les récits-mêmes des évangiles nous...