Homélie du 20 août 2023 - 20e Dimanche du T. O.

Au soir de cette vie, je paraîtrai les mains vides

par

fr. Timothée Lagabrielle

Aujourd’hui, j’aimerais vous raconter une histoire. C’est une histoire vraie. Ou plutôt, c’est la façon dont je m’imagine une scène, mais je n’ai pas trouvé de témoins pour me confirmer que ça s’est passé exactement comme cela. Nous sommes le soir du 30 septembre 1897 et l’histoire se passe au Ciel. Ou plutôt, juste avant l’entrée du Ciel, dans la file des âmes tout juste défuntes et qui attendent leur jugement particulier. Ce jour-là, il y avait un peu de queue, peut-être parce que certains cas étaient plus compliqués à instruire, ou parce que là-bas aussi il y a des restrictions budgétaires. Et, dans la file d’attente, les âmes parlent entre elles : « Que vais-je donc pouvoir dire si on m’interroge ? » se demande une première. « Moi, je suis tranquille, dit une autre, j’ai fait toutes mes communions. » « Croyez-vous que cela suffit, interroge une troisième, je vois tant de choses qui ont manqué dans ma vie. »
C’est à ce moment-là qu’une nouvelle âme arrive dans la file. On lui demande : « Qui êtes-vous donc ? »
– « Je suis une sœur carmélite de Normandie. »
– « Oooh, s’exclament plusieurs personnes, vous, vous devez être tranquille en voyant votre jugement particulier arriver ! Vous devez avoir plein de choses à présenter à Dieu : l’offrande de votre virginité, les heures passées à prier, les sacrifices, etc. »
– « Oui, dit la carmélite, j’ai fait tout cela – et vous ne pouvez pas imaginer à quel degré – mais, au soir de ma vie, comme je l’ai si souvent dit, je veux paraître devant la Trinité bienheureuse les mains vides. Je ne présenterai pas de mérites. Je n’ai pas voulu amasser de mérites pour le Ciel. Je ne vais pas demander à Dieu de compter mes œuvres. Je sais bien que, pour lui, elles sont toutes entachées d’imperfection. Je veux dire à Dieu ce que je lui ai déjà dit sur terre : “Je veux me revêtir de ta propre Justice et recevoir de ton Amour la possession éternelle de toi-même.” »

C’est ainsi que parlait la petite Thérèse de Lisieux. (Vous l’aviez reconnue, peut-être ?)
Sa situation et son discours ne sont pas exactement les mêmes que cette Cananéenne. Thérèse nous parle du salut éternel de l’âme ; la Cananéenne demande un salut temporel du corps puisqu’elle demande la santé de sa fille (et aussi son repos à elle, puisqu’elle doit sans cesse veiller sur sa fille malade). Et le sens littéral de ce passage d’évangile nous entraîne à voir comment, dans le dessein de Dieu, le Salut vient des Juifs. Mais, malgré ces différences, ne sentez-vous pas ce grand accord entre la petite carmélite de Normandie et la mère de famille cananéenne ? Dans un cas comme dans l’autre, elles appuient leur espérance sur la bonté de Dieu et sur rien d’autre.

C’est bien ce qui convient le mieux. Que pourrions-nous présenter à Dieu pour l’impressionner ? Tout le bien que nous avons fait vient de lui ! Sans doute, nous y avons mis du nôtre, et ce n’est pas rien. Mais comment savoir si cela pèsera assez par rapport au mal que nous avons fait. Surtout que tous nos péchés pardonnés l’ont été par la grâce et la miséricorde de Dieu. Et combien ce bien que nous avons fait pèsera-t-il par rapport à tout le bien que nous n’avons pas fait, ou à tout le bien que nous aurions pu faire encore mieux.
Il n’y a aucune chose venant entièrement de nous sur laquelle nous appuyer, Dieu est le seul appui de notre espérance.
En prévision de la fin de leur contrat – qui peut arriver à tout moment – les grands cadres dirigeants négocient dès leur embauche une grosse indemnité de départ, c’est le parachute doré (ou golden parachute). En prévision de notre mort – qui peut aussi arriver à tout moment – nous ne pouvons pas prévoir de parachute, la seule chose à faire est de s’entraîner en cette vie à sauter sans parachute, dans la confiance, entre les mains du Père qui nous soutient, nous relève, et nous attrapera au vol.

Comme le psalmiste, nous disons : « Aux uns les chars, aux autres les chevaux [ou les golden parachutes], à nous d’invoquer le Nom de Dieu » (Ps 19, 8). Ou encore : « Sauve-moi, en raison de ton amour » (Ps 6, 5) : non pas en raison de mes mérites, mais de ton amour !
Certains vont peut-être demander : « Mais alors, ça ne sert à rien de faire le bien ? Est-ce que je ne vais pas arrêter mes efforts dans ce cas-là ? »
Au contraire ! Cela ne nous empêche pas de faire le bien. Si nous sommes pleins de reconnaissance pour ces dons de Dieu, nous pouvons faire le bien, non pas en vue d’une récompense mais juste parce que c’est bien de le faire. Comme le disait la petite Thérèse : « Je veux travailler pour ton seul amour, dans l’unique but de te faire plaisir, de consoler ton Cœur Sacré et de sauver des âmes qui t’aimeront éternellement. »

Comme la Cananéenne, nous pouvons nous présenter devant Dieu comme des mendiants : « Prends pitié de moi, Seigneur ! » ; « Les miettes me suffisent ! » C’est cela qui nous permet de rendre grâce profondément pour tous les biens reçus de Dieu, pour tous ces biens que nous ne méritons pas, et que nous recevons pleins de reconnaissance. Et c’est cela qui peut le mieux nous pousser à répandre autour de nous cette même bonté. « Vous avez reçu gratuitement, dit le Seigneur, donnez gratuitement ! » (Mt 10, 8).

**  Les citations de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus sont tirées de l’Acte d’offrande à l’amour miséricordieux.

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