Homélie du 8 août 2020 - Fête de saint Dominique

Avec saint Dominique passer la ligne d’ombre

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Pour dire la communion que nous devons avoir avec l’élan qui habitait la vie de Dominique, voici une image. Elle vient de l’expérience des marins transposée dans le monde de la recherche humaine : « La ligne d’ombre ». Elle paraît quand un navire avance et que paraît devant lui une ligne sombre, qui annonce la fin du beau temps. La franchir, c’est entrer dans la tempête et affronter la puissance des ténèbres. Franchir la ligne d’ombre, c’est avoir le courage d’avancer — et d’aller de l’avant quoi qu’il arrive. Cette avancée du marin n’est pas que physique, elle est vitale. La tempête à laquelle il se confronte n’est pas seulement la force du vent et des eaux, mais l’inconnu, l’imprévisible et ce qui sort du cadre des certitudes. C’est aussi se confronter à soi-même, à l’énigme de sa vie, de son origine et de sa destination. Franchir la ligne d’ombre, c’est aller au-delà du discours des sciences et de la morale, car il s’agit de voir l’action d’une force inconnue et non maîtrisable, quelque chose comme l’action de Dieu. Cette image permet de voir le génie de saint Dominique.

Lorsque Dominique était étudiant, il y eut une famine. Il décida de vendre ses livres (choses précieuses) pour venir en aide à ceux qui mourraient de faim. Ainsi l’étude et l’érudition (symbolisée par la propriété des livres) n’ont de valeur que si elles contribuent au bien-être des victimes de la dureté des temps.
Plus tard, Dominique, devenu prêtre et membre d’une communauté canoniale dont il avait la responsabilité, vint à Toulouse. Il n’était que de passage pour une mission diplomatique royale entre son pays d’origine, la Castille, et la Norvège. Il découvrit la triste situation de la chrétienté dans cette région ; il passa toute une nuit à discuter avec son hôte cathare et le conduisit à la plénitude de la foi catholique. Une nuit donc à parler de l’essentiel : la vie, la mort, l’origine du mal et du bien, le rapport à la nature et à la dignité humaine… Dans cette rencontre, l’écoute et la parole étaient le seul instrument de l’accès à la vérité et à la fraternité.
Dans le prolongement de cette rencontre, Dominique se mit au service de l’annonce de l’Évangile dans la région, s’opposant ouvertement aux manières des religieux qui venaient en grand appareil, avec grande escorte et le soutien des forces armées. Dominique les invita à renoncer à tout ce train de vie pour aller selon ce que demande l’Évangile : dans la pauvreté et la précarité. Ainsi l’Évangile retrouvait son sel, sa force et sa saveur, pour une humanité conforme à l’appel de l’Esprit par lequel les humains deviennent enfants de Dieu. L’annonce de l’Évangile était liée à la liberté à l’égard de tout pouvoir, en premier lieu celui de l’argent. Ainsi, le sens du mot « frère » devenait conforme à ce qui était demandé par Jésus, l’attestation d’un amour dépouillé de tout désir de domination (Lc 10, 1-9). Lorsque Dominique se fixa à Toulouse avec quelques compagnons, il ne se présenta pas comme un restaurateur de la vie canoniale selon les formes de la chrétienté, mais pour une communion dans le service de la parole de vie. Dans une ville ruinée par la guerre, il œuvrait pour que la paix vienne dans les cœurs, par la fraternité fondée sur le respect. Il ouvrait une voie à l’Évangile ; il dispersa ses frères dans le monde selon cette exigence de pauvreté et simplicité.
Quand les communautés devenues nombreuses s’organisèrent, certains voulaient que celui qui en prenait la tête soit appelé « abbé » ou « père abbé » ; le terme désignait non seulement un chef de communauté, mais alors le possesseur de grands domaines agricoles. Dominique brisa avec cette prétention : il y aurait pour la gestion des communautés des frères l’un d’eux, primus inter pares, de même rang que tous, ayant autorité par élection pour un temps très bref.
Lorsque l’Ordre fut définitivement fondé reposant sur des institutions juridiques claires et stables, au chapitre général fondateur de 1220, voici très exactement huit siècles, Dominique redevint un frère parmi d’autres ; il reprit sa mission de prêcheur allant à la rencontre des pauvres, en Italie comme jadis dans notre région. Il finit sa vie dans cette condition de prêcheur de l’Évangile, selon ce que Jésus avait demandé aux envoyés, comme des agneaux au milieu des loups.

Avancer à la suite du Christ, répondre à son appel, c’est entrer dans un combat. Un combat au-dehors et au-dedans de soi. On y est d’autant plus vulnérable que plus on avance plus s’affine la sensibilité du cœur, de l’âme et de l’esprit — c’est ainsi que les frères ont entendu Dominique pleurer dans la nuit où il priait. Plus on avance dans la simplicité et la clarté, plus on souffre du mal — au-dedans et au-dehors.
La démarche de Dominique est universelle. Tous, où que nous en soyons de notre vie, avançons ; passée la ligne d’ombre, la seule lumière qui ne s’efface pas est celle de l’amour, celui du crucifié qui, au matin de Pâques, montra ses plaies et donna part au Souffle de la vie, l’Esprit Saint. Ce chemin est si difficile… Et il y a tant de manques, fautes et défauts, que la figure de Dominique est bienvenue pour nous inviter à ne pas désespérer, à surmonter nos peurs et à franchir la ligne d’ombre : marcher avec Dominique comme un enfant qui prend la main de celui qui n’a jamais cessé d’aller de l’avant au service du Dieu vivant et vrai, et devenir comme lui un artisan de paix.