Homélie du 15 mai 2022 - 5e Dimanche de Pâques

Ce commandement qui vient jusqu’à nous

par

fr. Philippe Jaillot

Chers frères et sœurs,

L’avez-vous remarqué, vous aussi ? Dans l’ensemble de l’Évangile, tout au long des quatre récits, ce qui prend le plus de place dans la prédication de Jésus, c’est l’avènement du Règne de Dieu. Et pourtant, beaucoup de chrétiens à qui vous demandez ce qui définit le christianisme vous renverront à ce que nous venons d’entendre : « Aimez-vous les uns les autres. » Ils s’arrêteront souvent à ces quelques mots, d’ailleurs, sans continuer la déclaration de Jésus. La phrase marque même les chrétiens de loin — enfin, plaise à Dieu que ce soit encore vrai à notre époque. Elle marque même les chrétiens dont la foi n’a jamais été affermie, même ceux qui ne savent pas vraiment confesser que Dieu s’est fait homme, qu’il nous fait entrer dans la vie éternelle par sa mort sur la croix et sa résurrection. Cette déclaration marque les chrétiens car elle est considérée comme une valeur extraordinaire, un idéal à atteindre, le moyen d’un monde plus beau.

Comment cette déclaration de Jésus vient-elle encore jusqu’à nous comme un fondement de notre identité de chrétien ? Cette déclaration ouvre ce que l’on appelle le Testament du Seigneur Jésus. Il l’a prononcée avant sa passion. Alors qu’il est livré à la mort. Il dit lui-même : maintenant, je suis glorifié, et Dieu est glorifié en moi. Quelque chose de véritablement nouveau est en train d’arriver. C’est ce que Jésus laisse entendre. Bientôt il sera parti, et pendant qu’il est encore avec eux, il leur dit son testament, avec ces mots qui ont pris pour nous une résonance immense : « Aimez-vous les uns les autres. » Et de préciser : « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. »
Ces mots ont été prononcés avant sa mort, mais si nous les réentendons pendant le temps pascal, sans doute faut-il bien percevoir qu’ils prennent toute leur force lorsque c’est le Ressuscité qui les dit. Parce qu’il est ressuscité, avec le Livre de l’Apocalypse de saint Jean, nous pouvons dire qu’il fait toute chose nouvelle.

Or voyons bien ces paroles : « Aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » Elles ne sont pas simplement une belle valeur. Elles sont un commandement, dit Jésus. Et un commandement neuf. Pourquoi recevoir un commandement neuf ? Pour mieux saisir comment il vient jusqu’à nous, objet de mon enquête, il est bon de regarder à qui, au juste, il est adressé.

Jésus dit cela à ses disciples qui sont restés avec lui jusqu’à ce moment de sa passion, sa glorification. Nous le remarquons d’autant plus dans la façon dont il leur parle : « Petits enfants », « Petits enfants, je suis encore avec vous ». Ce qui vient en opposition avec les juifs dont il parle dans la même phrase : Vous me chercherez et, comme j’ai dit aux Juifs : « Où moi je vais, vous ne pouvez venir. »
En cet instant, face aux autres, eux sont devenus ses petits enfants, Et ce qu’ils sont pour lui ne cesse de se découvrir. Serviteurs, ils sont devenus ses amis. Ici, il leur dit « petits enfants ».

Jésus dit cela à ses disciples avant le difficile moment de sa mort qui arrive, et avant que soit manifesté l’œuvre de Dieu, sa résurrection du séjour des morts, perspective de nouveauté non seulement pour lui, qui passera de la mort à la vie, mais pour eux aussi.

Jésus dit cela à ses disciples qui, s’ils persévèrent dans la foi en leur maître et ami, vont basculer vers une situation nouvelle. Une situation qui va les éloigner de leur situation préalable : ils sont juifs, et bientôt, quand ils se déclareront chrétiens, ils seront exclus de la synagogue (Jn 12, 42). Jésus l’avait laissé entendre. C’est vrai que dire sa foi n’est pas neutre. Témoigner, attester, confesser sa foi jusqu’au bout n’est pas sans conséquence dans notre existence. La sphère privée, cela ne peut pas tenir longtemps.
Les disciples de Jésus reconnaîtront la nouveauté de leur situation croyante, la nouveauté de leur relation à Dieu. Cependant, ce commandement que Jésus leur donne était-il étranger à leur foi d’avant ? Juifs qu’ils étaient, ils connaissaient déjà un commandement de l’amour : « Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur » (Lévitique 19, 18).
Juifs qu’ils étaient, ils avaient une communauté solide, malgré sa diversité, liés qu’ils étaient par la loi de Moïse et par un soutien mutuel enraciné dans une tradition fervente. Solidaires qu’ils étaient entre eux, séparés des païens.

Pourtant, Jésus donne à ses disciples une loi nouvelle, un commandement nouveau. Même s’il n’abolit pas les autres, les disciples vont se sentir dépouillés de ce qui faisait leur appartenance religieuse et leur identité. Et Jésus donne du neuf. Le Christ va prendre le dessus par rapport à la tradition qui a porté ses disciples : il est au-dessus des fêtes et usages, des espérances et convictions d’avant. Le Christ ressuscité donne le neuf.
Et notre vie a besoin de neuf et Dieu est celui qui donne la vraie nouveauté, celle que nous ne pouvons même pas former à notre esprit, sans que Dieu en forme en nous le désir et la possibilité par son Esprit Saint.
Avant sa passion qui est l’icône de son amour pour nous, Jésus donne le commandement neuf. Il leur commande de s’aimer d’un amour nouveau, car le modèle de l’amour devient l’amour même de Dieu. Aimer comme il nous a aimés, lui qui dira : « Comme le Père m’a aimé, je vous ai aimés » (Jn 15, 9). Voilà que les disciples du Christ se reconnaîtront parce qu’ils s’aimeront de l’amour qu’il y a entre le Père et le Fils, mais ils se reconnaîtront aussi parce qu’ils inscriront dans leur vie l’amour du Christ pour eux, amour qui va jusqu’au bout. L’amour humain est pâle reflet de l’amour de Dieu. Mais dans la mort et la résurrection du Christ, la nouveauté est donnée. Le modèle nouveau est là, pour les disciples. Et si Jésus donne cet amour mystérieux comme modèle, c’est qu’il nous est possible d’aimer d’un amour qui n’est pas seulement l’amour humain. Dieu donne la grâce de la charité, l’amour de Dieu.

Et comment ce commandement vient-il jusqu’à nous ? Ce que Jésus disait à ses disciples, qui en avaient besoin à un moment bien précis, va devenir un commandement pour tous ceux qui seront ses disciples. Une identité qui vient jusqu’à nous. Jésus dit : « En ce modèle d’amour, tous connaîtront que vous êtes mes disciples, à l’amour que vous avez les uns pour les autres. »
Une communauté sans amour ne peut donner envie d’en faire partie. Et l’amour de Dieu que nous essayons d’imiter, que dis-je de mettre en pratique, c’est ce qui appelle le plus profondément le cœur de l’homme à entrer dans la foi. À accueillir la nouveauté pour sa vie.
Et cet amour est un amour qui dépassera le clan des disciples : amour qui déborde, jusqu’aux ennemis, jusqu’à ceux qui étaient loin géographiquement et loin en religion.
Pour reprendre les mots du Livre des Actes des Apôtres, n’est-ce pas avec cet amour qu’aujourd’hui encore nous espérons ouvrir au plus grand nombre la porte de la foi ?