Homélie du 9 mai 2004 - 5e DP

Ce qu’aimer veut dire

par

fr. Jean-Michel Maldamé

«Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn 13, 34). Cette parole de Jésus est à l’impératif! C’est un commandement! Pourquoi cet impératif? L’impératif est employé ici parce que l’amour n’est pas notre penchant naturel; comme nous sommes plus habités par l’indifférence que par la bienveillance, il faut un commandement pour déchirer notre suffisance égoïste. Mais l’impératif est aussi nécessaire parce qu’il faut commencer de faire et c’est en faisant que l’on éprouve la vérité de ce qui est demandé.

Je vous donne un commandement nouveau»: La nouveauté de ce que demande Jésus n’est pas dans l’impératif, car le commandement d’amour est au commencement même de la Bible. La nouveauté est dans la référence à la personne de Jésus qui dit : «comme je vous ai aimés» . Pour bien le comprendre, il faut voir que cette parole est adressée à des disciples, ses compagnons depuis les premières heures de sa vie publique, et donc qu’elle se réfère aux faits concrets dont ils ont été les témoins. Dans l’immédiat, deux faits demandent de notre part une grande attention, car ils sont étroitement liés à la situation où se trouvent Jésus et ses disciples. Pour le comprendre, il faut suivre ce que nous dit l’évangile de Jean.

1. Jésus savait que les autorités de Jérusalem du temps voulait le faire disparaître et cherchaient une occasion pour l’arrêter (Jn 10, 39). Pour cette raison, l’évangile de Jean nous dit que Jésus s’était retiré «au-delà du Jourdain» (Jn 10, 40). Cette précision géographique nous dit que Jésus avait rejoint un pays où ni le Sanhédrin, ni Pilate, ni Hérode n’exerçaient de pouvoir. Dans ce lieu, à l’abri de toute menace, Jésus apprit que son ami Lazare était malade, gravement malade, malade à en mourir (Jn 11, 1). Jésus en est informé et il attend deux jours avant de prendre une décision. Deux jours de réflexion et de débat intérieur, pourquoi? sinon, parce que Jésus sait bien qu’aller à Béthanie, aux portes de Jérusalem, c’est s’exposer à être arrêté et condamné (Jn 11, 6-8). Lorsque Jésus prend la décision de monter à Jérusalem, Thomas, qui est la figure du vrai disciple, déclare: «Allons, nous aussi, et mourons avec lui» (Jn 11,16).

Jésus est donc monté en Judée pour arracher son ami à la mort. Il l’a fait après mure réflexion sachant qu’il risquait sa vie. Quant au cours du dernier repas il dit à ses disciples «Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis» (Jn 15, 13), ceux-ci comprennent. Pour eux, le commandement «Aimez-vous comme je vous ai aimés» n’a rien d’intemporel; Jésus a risqué sa vie pour son ami; il s’est exposé par amour pour Lazare, Marthe et Marie. La parole de Jésus n’a rien d’intemporel ou d’abstrait comme le sont les maximes de morale. De fait, la présence de Jésus à Béthanie et la guérison de celui qu’il aimait, Lazare, a précipité les événements et l’évangile de Jean nous dit que c’est après cela que le Sanhédrin a formellement condamné Jésus à mort – condamnation par contumace – il leur restait à trouver l’occasion favorable pour la réaliser (Jn 11, 47-53).

2. Cette mise en situation de la parole de Jésus nous permet d’éviter les contresens habituels que l’on fait sur la vie de Jésus. La lecture de l’évangile de Jean nous apprend que Jésus n’a pas cherché la mort. Rien de suicidaire dans son attitude! Jésus n’a rien d’un kamikaze fanatique! En Jésus, aucune complaisance avec la mort et la souffrance, mais au contraire la grandeur et la beauté d’une vie risquée, donnée, pleine de générosité.

Quand Jésus monte à Jérusalem pour arracher son ami à la mort, il nous montre ce qu’aimer veut dire. Aimer c’est vouloir le bien de l’autre et pour cela ne pas ménager sa peine et ses forces, donner de son temps, de son intelligence, de ses ressources, de sa fatigue… et sa vie même. Qui ne sait aussi qu’aimer rend vulnérable, car aimer est source de souci, de tracas, de tourment, de souffrance? Aimer ce n’est pas seulement la joie, c’est la souffrance et la joie l’une dans l’autre. L’amour est une flamme, elle réchauffe et éclaire, elle illumine et irradie en transformant la matière en lumière.

3. Ayant mieux compris ce qu’aimer veut dire dans le commandement, reprenons le fil des événements. Jésus est venu à Béthanie. Il a sauvé son ami Lazare. Or voici qu’il a fait un pas de plus, il est allé à Jérusalem, au lieu de rester aux frontières de la Judée (Jn 11,54). Pourquoi cet acte qui l’exposait à la mort (Jn 11, 55-57)? Pour fêter la Pâque! En effet, Jésus avait une vive conscience qu’il devait accomplir ce que demande la Loi et ce qu’impliquait sa pleine appartenance au peuple élu; Fils de David, il ne pouvait célébrer la Pâque ailleurs qu’à Jérusalem. C’est ce qu’il décide et ce qu’il fait. Pour quelle raison? La réponse tient en un mot: pour la gloire de Dieu.

C’est donc par amour pour son Père que Jésus est à Jérusalem. C’est en pleine fidélité à son commandement qu’il est là avec ses disciples pour le repas qui célèbre la victoire de Dieu et la libération de son peuple. C’est en réponse au commandement de Dieu qui a dit: «Tu aimeras ton Dieu de toutes tes forces, de tout ton cœur, de toute ton âme» qu’il est à Jérusalem pour la Pâque. C’est son honneur de célébrer la présence de Dieu face au complot qui le cerne. C’est sa grandeur de faire mémoire de la parole de vérité, face au pouvoir du mensonge. C’est sa gloire de ne pas avoir peur de ceux qui lui en veulent à mort.

Jésus n’est pas venu à Jérusalem pour mourir, mais pour vivre pour Dieu. Il sait qu’il risque sa vie; c’est la logique de l’amour pour Dieu son Père.

Lorsque Judas sort (Jn 13, 30), Jésus sait qu’il va le livrer et que ses ennemis ont maintenant tout pouvoir sur lui. Le piège est définitivement fermé sur lui. Mais comme Jésus est là par amour pour le Père, il lui remet sa vie. Il lui donne sa vie.

Pour cette raison Jésus parle de sa gloire (Jn 13, 31-32). En effet, la gloire ne vient pas de soi-même, mais d’un autre. Jésus, livré par Judas, renié par Pierre, abandonné de tout secours, s’en remet à Dieu. Cette remise de soi glorifie Dieu; Jésus lui fait confiance. Dieu le glorifiera. Dieu l’a glorifié.

Pourquoi nous obstiner encore à nous référer à la cruelle religion sacrificielle qui ose dire que Dieu a voulu la mort de son Fils pour apaiser sa colère? Il n’y a en Jésus rien qui le rende complice de la mort ou un désir de disparaître pour être soulagé du fardeau de l’existence douloureuse. Il y a, bien au contraire, un immense désir de vivre, un vrai goût de l’amitié, un force dans la parole donnée et la beauté de croire et d’espérer. Tout cet élan d’humanité se résume en un mot, le verbe «aimer». C’est cet élan que Dieu accueille en ressuscitant son Fils bien-aimé.

Explicitons le sens du verbe «aimer» en écoutant les paroles de Jésus: «Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis» (Jn 15, 13). Mais cela n’est pas pour nous un spectacle à contempler, c’est la source de notre vie dont le maître mot est: «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn 13, 34) et encore: «C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples» (Jn 13, 35).