Le père Rzewuski, un dominicain d’origine russe, est entré dans notre Province au noviciat dans les années 1920 au couvent de Saint-Maximin. Le plus dur pour lui, disait-il, ce n’était pas de tomber dans les pommes parce qu’il n’avait pas assez mangé à cause des pénuries d’après-guerre, ni de casser la glace le matin dans la bassine de sa cellule pour pouvoir se laver, c’était d’entrer dans la philosophie chrétienne. Il avait été pétri en Russie par une philosophie très matérialiste et subjectiviste, alors entrer dans une autre manière de penser plus réaliste et chrétienne était un douloureux enfantement.
Les lectures aujourd’hui nous encouragent à un tel type de transformation intellectuelle et spirituelle : un enfantement à la pensée de Dieu. « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », dit Jésus à saint Pierre. Saint Paul poursuit en disant : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser. » Sentant bien que notre âme est de fait « aride, altérée, sans eau », on se dispose de bon cœur, surtout après ces vacances réconfortantes et revigorantes, à chercher dès l’aube la volonté du Seigneur.
Le problème c’est que bien des choses vont à contre-courant de notre désir de transformation spirituelle. Le rythme du travail restreint notre prière, la philosophie sous-jacente de notre société désavoue la pensée chrétienne, et même nos bonnes pensées peuvent finalement ne pas être les bonnes : saint Pierre au nom de l’amitié a voulu épargner à Jésus sa montée à Jérusalem mais Jésus lui signifie que ce qu’il propose est un réel obstacle au projet de Dieu. Alors on est tiraillé : on a parfois l’impression d’être comme la jeune Raiponse dans le dessin animé où on la voit hésiter entre rester avec sa mère tyrannique ou choisir la liberté. Alors que faire ?
Je pense à trois choses en ce début d’année.
D’une part, accepter cette tension intérieure continuelle. Nous ne sommes pas du monde mais on est dans le monde. Jérémie dans la première lecture nous fait part lui-même de cette tension intérieure. Elle est normale : « Je me disais je ne penserai plus à lui »… « Mais sa parole était comme un feu brûlant ». Le tout c’est de ne pas étouffer ces élans spirituels qui jaillissent en nous et de voir comment faire pour y répondre le mieux possible malgré les autres contraintes.
Ensuite, pour justement ne pas étouffer ces élans, une bonne chose en ce début d’année est de cultiver votre espérance pour que les flatteries du monde ne l’emportent pas dans vos pensées. Par exemple, se rappeler la réalité prochaine du retour du Christ dans la gloire de son Père avec ses anges, se persuader que nous n’avons pas de quoi payer le prix de notre vie, et accepter que l’amour de Dieu vaille mieux que la vie comme le rappelle le psaume. Ces vérités sont bonnes et les connaître nous aide à persévérer dans notre transformation. Les messes du dimanche aident beaucoup pour ça. Les conférences avec les dominicains aussi évidemment.
Enfin la prière personnelle quotidienne est le troisième domaine à ne pas négliger. Elle est une aire de repos qui donne accès à la réalité de ce à quoi notre cœur aspire de plus profond : la communion intime et vivante avec Dieu.
Voilà trois pistes donc en ce début d’année : accepter la tension spirituelle intérieure en nous, entretenir l’espérance proposée par notre foi, et bloquer chaque jour de réels moments de prière, afin de parvenir finalement à trouver comme le demande saint Paul « la juste manière de rendre notre culte » à Dieu et obtenir au jour du retour du Christ l’heureux fruit de notre conduite.