Les épisodes de la vie du Christ que nous rapportent les évangiles ne sont pas seulement destinés à entretenir une mémoire historique : ils sont valables pour tout le temps que dure la vie chrétienne, donc pour notre temps.
Aujourd’hui, avec ce passage célèbre, il ne faut pas se laisser accaparer par son caractère fantastique, presque hollywoodien pourrait-on dire. Les chrétiens des premiers temps, et saint Matthieu en rédigeant son évangile, ne s’y sont pas trompés. Ce que les Apôtres ont vécu cette nuit-là est une allégorie de toute la vie chrétienne, celle de l’Église, et celle de chacun de nous.
La barque des Apôtres secouée par la tempête exprime la situation de l’Église dans sa navigation sur les flots du monde. À vue humaine, elle risque à tout instant de faire naufrage, elle semble dérisoire au cœur d’un monde déchaîné. S’il est facile de décrire la chose pour aujourd’hui, ne croyons pas que cela vaille seulement pour notre époque. Il en est ainsi depuis 2 000 ans, et aucune époque, même celle des temps de chrétienté, ne fait exception. Telle est bien la situation de l’Église dans son cheminement au cœur du monde. Sa navigation est un combat permanent, comme les Écritures et quantité d’auteurs, comme saint Augustin, ne cessent de nous le montrer. On a du mal à l’accepter, parce que nous sommes faits pour vivre dans la paix, et non dans la guerre. Mais il faut le reconnaître, tel est le destin de l’Église, qui ne connaît la paix que dans la gloire, au terme des combats, et qui ne l’atteindra ici-bas qu’à la fin des temps.
Cela vaut pour l’Église, et cela vaut pour chacun de nous. Les épreuves de la vie — la maladie, la souffrance, les échecs en tout genre — sont autant d’épreuves de la foi. Nous ne savons pas ce qu’est la foi tant que comme Pierre nous n’avons pas crié, alors que tout semble perdu dans notre vie : « Seigneur, sauve- moi ! » Si l’image de Pierre marchant sur les eaux est si fréquemment reproduite, c’est parce qu’elle est l’image de la foi qui nous fait avancer dans un au-delà de l’ordre naturel, non en s’en séparant, mais en le dépassant. C’est dans ces situations que l’on expérimente la présence du Christ qui vient à notre rencontre, nous tend la main et nous empêche de sombrer, si nous gardons les yeux fixés sur lui. Heureusement, notre vie n’est pas chaque jour une vie de tempête, il y a aussi des temps apaisés, mais c’est dans ces circonstances extrêmes, hélas fréquentes pour beaucoup, que nous expérimentons vraiment la présence agissante du Christ dans notre vie.
Nous sommes là au cœur de notre vie chrétienne, et on comprend les doutes qui surgissent de tout côté. Combien d’auteurs, depuis 200 ans, n’ont-ils pas fait valoir que tout cela n’est qu’illusion, une façon de fuir un monde que nous ne maîtrisons pas, qui menace de nous engloutir, en somme une construction imaginative qui réponde aux impasses et à l’absurde de notre vie ? Pour Marx, la religion est un opium, pour Nietzsche une morale pour les faibles, pour Freud une illusion, pour Camus une tentative de fuir l’absurde… Il n’y a là, finalement, rien de bien surprenant, nous sommes au seuil de l’acte de foi.
C’est au cœur de la nuit, souvent en nous ayant laissés nous débattre avec nos incapacités, que Jésus vient à notre rencontre. Et ce ne sont pas nos actions qui nous font traverser l’épreuve, c’est le Christ lui-même qui est notre force. La seule chose que nous ayons à faire, finalement, c’est de prendre le risque de marcher sur les eaux, autrement dit le risque de la foi. Tout est là, en somme : accepter de crier vers Dieu pour obtenir de lui qu’il nous sauve. C’est l’orgueil, toujours, d’une façon ou d’une autre, qui cherche à nous en dissuader, qui veut nous convaincre que cela n’est qu’illusion et aveu de faiblesse.
Il nous faut, aujourd’hui comme hier, entendre la parole que Jésus nous adresse : « Confiance, c’est moi, n’ayez plus peur. » Sa parole est crédible : voyez l’Église qui, à vue humaine, aurait dû sombrer depuis longtemps engloutie dans les flots furieux du monde. Et pourtant, elle est là, toujours vivante, pauvre sans doute, mais toujours vaillante, parce qu’elle demeure fidèle au Christ qui est sa tête. Il l’a dit à Pierre, le même, justement, lors de la scène à Césarée de Philippe : « Sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes des enfers ne tiendront pas contre elle » (Mt 16, 18).
Réjouissons-nous donc, parce que les paroles de Jésus nous promettent le salut, et qu’elles sont dignes de foi.
Lecture : Mt 14, 22-33