Jésus fait toujours mieux.
Le prophète Élie, dans l’Ancien Testament, avait nourri cent personnes avec vingt pains d’orge (2 R 4, 42-44). Jésus, lui, nourrit 5 000 hommes avec cinq pains et deux poissons. Je vous laisse faire le calcul : Jésus est beaucoup plus efficace en multiplication des pains.
Mais il ne s’agit pas ici d’épater les galeries. Après ce miracle, Jésus se retirera discrètement dans la montagne pour prier.
Multiplier les pains, c’est poser un geste messianique. Car celui qui donne un pain qui nourrit plus que le pain ordinaire, c’est Dieu. Dans le désert, lorsque les Hébreux sont affamés, ils crient vers Dieu qui leur donne la manne venue du ciel.
Dans l’Exode, c’est Dieu lui-même qui affirme que le pain vient de lui. Puisqu’il n’y a rien à manger dans le désert, il dit à Moïse : « Je vais faire pleuvoir pour vous du pain du haut du ciel » (Ex 16, 4). Il est vrai que c’est un mode de livraison inhabituel. C’est un pain qui rassasie car il permet de tenir toute la journée avec cette seule nourriture. Et on ne peut en faire de stock, sauf pour le jour du sabbat. Ceux qui font des réserves voient le pain rongé par les vers.
La manne est donc un pain qui vient de Dieu, et qui a deux caractéristiques : son origine est mystérieuse et il nourrit très efficacement.
L’Évangile, si l’on regarde de près, ne dit pas que Jésus a multiplié les pains, mais qu’il a rassasié les foules avec uniquement ces cinq pains et deux poissons. L’important n’est pas le mode de procéder mais l’origine du pain (le Christ) et son résultat, la satiété. « Tous mangèrent et furent rassasiés » (Mt 14, 20) dit l’évangéliste. Or le pain qui rassasie, dans l’Ancien Testament, c’est soit la manne, qui est une promesse, soit le pain de la terre promise (Dt 6, 11 ; 11, 15), soit la nourriture annoncée pour les temps messianiques (Ps 132, 15 ; Is 65, 10). Dans chacun de ces cas, il y a l’annonce d’une réalité plus grande et encore plus nourrissante.
Le pain que Jésus nous propose n’est donc pas de l’étouffe-chrétien, dont quelques miettes suffiraient à nous remplir le ventre. Mais c’est un pain qui annonce la réalité ultime, le Christ lui-même. « Je suis le pain de vie », dira Jésus dans l’évangile selon saint Jean, « qui vient à moi n’aura jamais faim » (Jn 6, 35).
Les rabbins disaient : « Comme a fait le premier libérateur (Moïse), ainsi fera le dernier. » Moïse a donné aux Hébreux la manne dans le désert pour les rassasier ; le Christ, de même, rassasie les foules avec du pain. Mais c’est encore un signe du fait qu’il se donne lui-même en nourriture.
Pour évoquer cette nourriture qui rassasie, saint Augustin utilise un terme latin très particulier, le verbe saginare. C’est un verbe habituellement utilisé pour la nourriture que reçoivent les animaux qu’on engraisse ou les athlètes qui doivent fournir des efforts physiques importants. Celui qui mange la parole est copieusement nourri.
En effet, la nourriture matérielle a seulement pour but d’entretenir la vie. Si nous ne mangeons pas, nous tombons malade et nous mourons. Mais la nourriture divine ne fait pas que maintenir en vie, elle donne la vie, elle construit en nous l’homme intérieur. Cette nourriture ne fait pas que nous entretenir, elle nous transforme. C’est la nourriture dont a besoin l’adolescent qui grandit rapidement : pour le rassasier, il faut en mettre beaucoup dans l’assiette. Les mères de famille le savent bien.
Mais le Christ n’a nul besoin de cela pour nous rassasier. Avec quelques pains, il nourrit des foules entières. Avec une petite hostie, il vient renouveler notre homme intérieur. C’est ce que nous venons chercher dans l’Eucharistie. Non pas une quantité de nourriture parce que nous avons une faim matérielle, nous resterions sur notre faim. Non pas un goût exquis parce que nous sommes des gourmets, nous serions déçus. Mais une nourriture qui vient rassasier notre âme et transformer notre vie. Ayons faim de ce pain pour que le Christ puisse venir nous rassasier. Buvons à cette source où le Christ vient nous donner sa vie.
Évangile : Mt 14, 13-21