Qui est-il donc cet enfant, né en transit, à minuit, dans une grotte à l’écart de Bethléem, la cité de David ? Qui donc est cet enfant que des rois mages viennent adorer en suivant une étoile depuis les extrémités de la terre sans rien connaître de Moïse ni de David ?
Il nous faut reconnaître que ce temps de Noël-Épiphanie est bien étrange et que, aujourd’hui, l’évangile amplifie le mystère. Qui est donc cet homme qui se glisse dans la file des pécheurs anonymes qui viennent demander un baptême de repentir au bord du Jourdain ? (Mt 3, 1-6).
Pourtant, c’est bien à ce moment que nous avons la réponse décisive qui illumine notre foi. Double réponse, la première, de Jésus : « Laisse faire pour que nous accomplissions toute justice. » La seconde vient du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. » Réponse décisive car Jésus est bien celui qu’annonçait Isaïe, le Serviteur choisi par Dieu pour proclamer la justice et faire sortir le peuple captif des ténèbres. Réponse décisive surtout puisque ce Jésus plongé dans l’eau du Jourdain est désigné sur la terre comme au ciel comme le Fils bien-aimé en qui Dieu a mis toute sa joie ! Le mystère de Noël trouve à ce moment une plénitude de lumière : à Noël, Dieu vient à nous dans la nuit de l’humanité pour nous délivrer des ténèbres de la terre. Un enfant nous est né, un fils nous est donné pour qu’avec lui grandisse la délivrance de tout ce qui tient l’humanité captive de la nuit. À l’Épiphanie, depuis les extrémités, l’humanité entière reconnaît qu’elle a soif d’une délivrance et apporte à l’enfant de la crèche tout ce qu’elle a de meilleur et accueille son Sauveur. L’étoile de la foi conduit au soleil de justice, soleil levant venu nous visiter. Que commence sa mission, que vienne, enfin, la lumière et la justice car le monde est entré dans la nuit du désespoir, de la violence qui détruit comme Hérode qui veut éliminer les Innocents pour conserver son pouvoir.
Et c’est au bord du Jourdain que du ciel sur la terre advient la Révélation décisive : le ciel déchiré dévoile la descente de l’Esprit Saint sur le serviteur annoncé par les prophètes pour accomplir toute justice : ajuster l’Homme à Dieu et ajuster Dieu à l’Homme.
Alors cet Esprit de Dieu, comme une colombe de paix, plane sur les eaux du Jourdain tandis que du ciel enfin ouvert la voix de Dieu révèle le mystère de Dieu lui-même : Père du Fils bien-aimé dans l’Esprit Saint. En désignant Jésus comme Sauveur de l’humanité, Dieu se révèle comme Trinité d’amour, de « bien-amour ». Et ce bien-aimé porte la joie de l’amour en plénitude pour la partager avec nous, lui qui partage, tout en étant le vrai Dieu, la condition humaine car il est vrai-homme. Il est grand le mystère de la foi !
La fête du baptême de Jésus nous fait vivre une joie intense car elle nous met en présence même de notre Dieu unique et trois fois Saint : la Création, le Salut, grâce à la Pâque du Christ, et l’ouverture du Royaume des cieux quand les temps sont accomplis sont des actes d’amour intégral de Dieu-amour. L’histoire de l’homme est dévoilée : elle va de l’amour à l’amour, devant nous, à la suite de Jésus le Christ. Fête décisive comme plénitude de joie qui fait vibrer en nous la joie de notre baptême faisant de nous des enfants de Dieu le Père, membres du corps du Christ dans l’Esprit Saint. Et rassemblés par ce même Esprit, nous formons ce peuple de Dieu, peuple de baptisés en marche vers le Royaume. Joie, donc, de toute l’Église qui se comprend au concile Vatican II comme Peuple de Dieu, corps du Christ et Temple de l’Esprit, Église tout entière dans la force et la vie de Dieu qui est amour !
Dans les eaux du Jourdain, Jésus a transformé le baptême d’eau donné par Jean-Baptiste en baptême d’eau et de feu, le feu de l’Esprit de Pentecôte qui actualise pour nous la Pâque du Christ et qui, aujourd’hui, en cette messe du dimanche, nous rassemble dans cette église. Et notre espérance grandit au moment d’accueillir les catéchumènes qui frappent à la porte de l’Église pour découvrir et vivre de l’amour même de Dieu (Rm 5, 5). Cet accueil qu’aucun plan de pastorale, depuis une ou deux décennies, n’avait prévu, enfermés que nous étions dans le déclin de la foi dans les pays dominants « en voie de déchristianisation ». Depuis à peine quelques années, nous pouvons accueillir l’initiative de l’Esprit Saint quand nous accueillons les futurs baptisés qui viennent de cette société contemporaine qui se construit dans l’indifférence à Dieu.
Oui, l’Esprit Saint nous rappelle avec force et douceur, sans éclat médiatique mais dans l’intimité de la vraie vie, que Dieu a déposé en chaque être humain, créé à l’image de Dieu, un désir que seule la grâce de l’amour de Dieu peut combler en nous rendant de plus en plus semblables au Christ notre Sauveur. Or, cette « nouveauté de l’Esprit Saint » demande aujourd’hui à toute l’Église une profonde et joyeuse transformation. Pour accueillir, l’Église devient une Église fraternelle, communion de fraternités chrétiennes vivantes. Contrairement aux Églises missionnaires, notre Église riche d’une immense Tradition n’avait plus la pratique du baptême de jeunes et d’adultes, sauf de notables exceptions. Ainsi depuis des siècles, les paroisses ne vivaient pas la vigile pascale restaurée en 1954, où les évêques des communautés chrétiennes du temps des Pères de l’Église baptisaient.
Joie féconde de notre époque où, malgré les signes de déclin, l’Esprit Saint réveille notre espérance en nous demandant de grandir dans la foi et la charité. Car Dieu se rend présent par le sacrement du frère, dans la personne qui vient à nous et que nous ne connaissions pas puisqu’ils n’étaient pas des nôtres. Mais n’est-ce pas là tout l’évangile ? « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé, assoiffé, nu et étranger ?… Ce que vous avez fait à l’un de ces petits c’est à moi que vous l’avez fait, nous dit Jésus la veille de sa passion » (Mt 25, 44-46).
Or, accueillir ceux qui sont de l’autre côté de la porte, demande une Église fraternelle pour entourer ceux qui frappent à la porte. Et nous le savons bien, si nous n’accompagnons pas clairement et fermement ceux qui viennent à nous, ce sera un échec plus grand encore que la déchristianisation en cours. Soyons concrets : les religieux et le clergé ne peuvent et ne pourront seuls accueillir un nombre croissant de catéchumènes alors qu’ils ne peuvent plus assurer le catéchisme des enfants baptisés dans des familles chrétiennes. La préparation au baptême d’adultes dure deux ans et ajoutons qu’il est nécessaire d’accompagner les nouveaux baptisés au moins trois autres années car le monde d’aujourd’hui est un monde difficile, déshumanisant, ouvrant à la lutte de tous contre tous. Pour cet accompagnement, l’idéal serait de trouver 5 à 6 personnes d’âges et d’expériences différents, capables de vivre une fraternité concrète et de proximité avec chacun de ceux qui viennent à nous. Cela demande environ 200 personnes en 5 ans pour réaliser cette fraternité à former au fur et à mesure, en plus de tous ceux qui sont déjà engagés dans les services d’Église. Nous sommes environ 400 baptisés rassemblés dans cette église, la moitié d’entre nous sont appelés pour que notre Église devienne une Église de fraternité capable d’écouter et d’entendre ce que l’Esprit dit à l’Église à travers chacun des adultes qui frappent à la porte. Écouter avant de parler, découvrir pour annoncer en vérité la Bonne Nouvelle dont ils ont soif et que le Seigneur fait vivre dans son Église, vivre ensemble une expérience de vie !
Telle est notre espérance et telle est notre joie, une joie immense !