Homélie du 14 novembre 2004 - 33e DO

C’est par votre persévérance que vous aurez la vie

par

fr. Henry Donneaud

Les temps liturgiques passent et ne se ressemblent pas. Ils apportent chacun leur couleur propre, leurs questions et leurs messages spécifiques. Ainsi de la question du temps, de la durée: le temps est-il court, est-il proche et bref? Ou au contraire est-il long, lent et lointain?

Bientôt, va surgir l’Avent, avec son message d’urgence, d’appel pressant à la conversion, car le temps se fait court. Repentez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche (Mt 3, 2). La couleur de l’Avent, c’est celle des commencements urgents, celle du réveil, de la préparation rapide. La nuit est avancée, le jour est proche. Rejetons les œuvres des ténèbres et revêtons les armes de lumière (Rm 13, 2). Le Seigneur vient bientôt, son salut est tout proche. Pourquoi risquer de passer à côté, de ne pas être prêts, telles les vierges folles, tel le gardien endormi qui laisse les voleurs pénétrer dans la maison et dérober son âme?

Mais aujourd’hui, avant les commencements, avant le début d’une année liturgique nouvelle, il y a la fin d’une année ancienne. Une fin longue, à l’image de la nuit qui s’allonge, de la lumière qui diminue. Voilà un autre aspect, une autre couleur de notre vie chrétienne, celui du temps qui se fait long, celui d’une durée qui n’en finit pas, celui d’un toujours qui dure longtemps, trop longtemps. Tel est le message que nous adresse Jésus en ce dimanche de fin d’année liturgique: C’est par votre persévérance que vous aurez la vie (Lc 21, 19). Car la persévérance, c’est la force de tenir bon au milieu d’un temps hostile et pesant qui n’en finit pas de durer.

À bien y regarder, le temps qui passe vite, c’est un privilège de riches, un privilège de gens satisfaits et installés. Que les vacances passent vite! Que ces semaines toutes remplies d’affaires, de rencontres, d’échanges, passent vite, trop vite!

Au contraire, pour tant d’autres, que le temps est long, qu’il passe lentement! Que le temps est long pour les malades livrés à la douleur, à l’immobilité, à la solitude. Que le temps est long pour ceux qui n’ont pas de travail, pas de moyens de subsistance assurée, pas de famille ni d’amis. Que le temps est long pour tous ces pays pauvres, marginalisés par un progrès qui se fait sans eux, livrés à un sous-développement toujours plus profond.

De même, que le temps est long pour notre vie spirituelle. Passés les débuts excitants, faciles et prometteurs, passés les moments de grâce, voici le défi de la durée, de la persévérance, de l’obscurité. Que la grâce tarde à convertir nos cœurs en profondeur! Combien peu de progrès vers la sainteté, combien de médiocrités qui s’incrustent et paralysent notre croissance spirituelle.

De même, que le temps est long pour nos Églises d’occident, fatiguées, vieillissantes, minées de l’intérieur par le déclin des forces et, de l’extérieur, par la marginalisation, l’incompréhension, la moquerie, voire l’agression. De nos vieilles Églises, ne peut-on se demander, en écho aux paroles de Jésus, s’il restera bientôt pierre sur pierre (Lc 21, 6)? Pourquoi cette lente torpeur qui semble les stériliser? Où sont les vocations? Le renouveau annoncé et espéré ne viendra-t-il donc jamais?

Aujourd’hui, le Seigneur nous en avertit: la longueur du temps, la dureté d’un temps d’épreuve qui n’en finit pas appartient à notre vie chrétienne. C’est même une caractéristique de la vie du chrétien. Mais alors, attention au risque de nous laisser égarer, c’est-à-dire de suivre des imposteurs, ceux qui diront pour séduire notre manque de patience: C’est moi, et le temps est proche. N’allez pas à leur suite, nous exhorte le Seigneur, ne vous laissez pas égarer (Lc 21, 8), ne cédez pas à la tentation de suivre des chemins de facilité, des chemins en apparence moins longs, moins obscurs.

Innombrables, en effet, sont ces chemins d’illusions, et souvent tellement faciles à légitimer. Tentation de l’homme moderne de supprimer la vie dès qu’elle devient trop douloureuse, trop lourde à porter. Tentation des pauvres de ce monde de recourir à la violence pour changer leurs conditions de vie. Tentation, pour le chrétien, de renoncer à ce qu’il y a de trop exigeant dans la vie à la suite du Christ, en particulier l’aridité de la prière, le besoin du pardon sacramentel, la régularité de l’Eucharistie, la nécessité du partage avec le pauvre, l’exigence de pureté. Tentation de céder aux pressions morales et culturelles, de s’aligner sur les valeurs du monde plutôt que de persévérer sur l’étroit chemin de la vérité et de la charité évangélique.

Mais alors, comment persévérer? Comment en avoir la force? C’est ici que Jésus se fait réconfortant, qu’il vient nous aider sur ce rude chemin. Il nous rassure. La persévérance chrétienne, ce n’est pas une vertu tout humaine, une vertu héroïque acquise à la force du poignet et réservée aux meilleurs, à la manière stoïcienne. Elle marque plutôt la proximité du Seigneur à nos côtés: Mettez-vous donc dans vos cœurs que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense, car c’est moi qui donnerai un langage et une sagesse à quoi aucun de vos adversaires ne pourra résister ni répliquer (Lc 21, 14-15) Les épreuves sont là, certes, mais le Seigneur plus encore, à nos côtés. Cela nous rappelle opportunément que si notre vocation chrétienne consiste essentiellement à tenir bon, à persévérer dans le Seigneur, elle ne fait pourtant pas de nous des conquérants. Ce n’est pas nous, chrétiens, qui avons à faire advenir le règne de Dieu, par la force des armes, ni de notre génie ou de notre héroïsme. Nés dans ce Royaume, nous avons seulement à y durer. La venue du Royaume, c’est l’affaire de Dieu, car c’est lui qui construit son Royaume, c’est lui qui l’engendre en ses enfants, c’est lui qui assiste les pierres vivantes que nous sommes en leur donnant chaque jour la force de tenir bon. Que ton règne vienne, supplions-nous chaque jour, à mesure que nous persévérons et grandissons dans ce Royaume.

Et cette persévérance, d’où nous vient-elle, sinon de Jésus lui-même qui l’a expérimentée, réalisée, accomplie jusqu’au bout. C’est lui qui, dans la faiblesse de la chair, a tenu bon jusqu’à la fin, est resté fidèle à la volonté du Père. C’est lui, qui silencieux, sans se défendre, a enduré la haine jusqu’à la mort. Persévérant dans l’amour, il est devenu pour tous les hommes source du salut, source de persévérance. De sa croix coulent pour nous les fleuves d’eau vive, et en particulier ce don de la force qui tient bon, le don de l’endurance, le don de la constance dans la fidélité à la volonté du Père.

Ainsi, être persévérants, pour nous, c’est d’abord et avant persévérer dans l’union au Christ, persévérer dans la vie avec le Christ, venir inlassablement nous abreuver à la source de sa vie. C’est continuer encore et toujours, chaque semaine, à nous laisser réconcilier par son pardon, instruire par sa parole, fortifier par son Corps et son Sang livrés en nourriture pour nous. Certes, notre persévérance deviendra elle-même témoignage (Lc 21, 13). Elle se fera parlante. Elle contribuera ainsi au progrès du Royaume, car il n’y a pas de plus féconde prédication que cette force intérieure que le Seigneur lui-même répand en nos cœurs. Mais de même que c’est le Christ, alors, qui parle en nous, de même, et plus radicalement, c’est lui qui persévère en nous, comme en un incessant prolongement de sa persévérance sur la Croix.

À l’heure de la trop longue attente obscure, à l’heure où le temps et la vie de l’Église, surtout en Europe, semblent s’immobiliser, pas d’autre urgence, pour nous, disciples de Jésus, que de tenir bon dans la communion avec Lui, par Lui et en Lui, communion spirituelle autant que fraternelle, communion dans la contemplation comme dans le partage. Comment, en effet, pourrions-nous continuer à crier, du fond de nos cœurs: Oui, viens, Seigneur Jésus! (Ap 22, 20) si nous ne savions pas déjà, dans la foi, qu’il est déjà là avec nous, au milieu de nous, jusqu’à la fin des temps.