Homélie du 5 février 2012 - 5e DO

« C’est pour cela que je suis sorti »

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Mais où va-t-il? Vers quel «ailleurs» est-il en marche? Car Jésus ne tient pas en place. Il est en perpétuel mouvement. Et les disciples bon gré mal gré doivent suivre puisque telle est leur vocation: marcher derrière Jésus, «suivre l’Agneau partout où il va» (Ap 14, 4).

Jésus donc se déplace, ouvertement ou en cachette. D’un point A vers un point B. Et ces déplacements en disent long sur son identité et sur sa mission. Aujourd’hui, le point A, c’est, semble-t-il, la ville de Capharnaüm, plus précisément la maison de Simon et d’André. Le point B, c’est, dans un premier temps, un lieu désert, à l’écart, où Jésus se dérobe au succès, aussi enthousiaste que suspect dans ses motivations, que lui vaut son activité de guérisseur. Plus tard, après la multiplication des pains, il fuira encore seul dans la montagne, parce que la foule, repue, voudra le faire roi (Jn 6, 15). Décidément Jésus n’aime guère être sous les feux de la rampe. Il est mieux à sa place dans le secret sous le regard du Père (Mt 6, 6).

Pourtant ce lieu désert à la périphérie de Capharnaüm n’est pour Jésus qu’une étape. À Pierre, qui, en bon impresario, voudrait le ramener là où un public acquis en redemande, Jésus annonce son intention de gagner «les bourgs voisins afin, dit-il, que j’y prêche aussi» (Mc1, 38). Et, au bout du compte, selon saint Marc, c’est, «à travers toute la Galilée» (Mc 1, 39) que Jésus circule, «parcourant les villages à la ronde» (Mc 6, 6). Il circule, mais il ne tourne pas en rond. On ne compte plus ses excursions aux marges de cette «Galilée des nations» (Mt 4, 15). Le voilà sur l’autre rive, chez ces païens de Géraséniens, puis dans le territoire de Tyr et de Sidon… Enfin, Jésus décide de monter à Jérusalem – «et ceux qui le suivaient étaient effrayés», souligne saint Marc (Mc 10, 32). Car Jérusalem – c’est connu – est la Ville «qui tue les prophètes» (Mt 23, 37). Et, de fait, Jésus est stoppé net dans son élan. Cloué sur une croix.

Mais on n’arrête pas Jésus. «Le matin, bien avant le jour, il se leva et sortit» (Mc 1, 35). Bien sûr, il s’agit de l’échappée matinale de Capharnaüm, mais elle annonce et prophétise un «lever» et une «sortie» autrement plus importants: la Résurrection. À Jérusalem comme à Capharnaüm, tout le monde cherche Jésus de grand matin, car il n’est plus où on l’avait laissé. À Jérusalem comme à Capharnaüm, comme déjà lors de sa première fugue quand il eut douze ans, Jésus s’étonne: «Pourquoi me cherchiez-vous. Ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père» (Lc 2, 49). À Jérusalem comme à Capharnaüm, les disciples veulent le saisir, le ramener en arrière, mais il leur échappe. «Ne me retiens pas» (Jn 20, 17), dit-il à Marie de Magdala. «Allons ailleurs» (Mc 2, 38). «Allez donc de toutes les nations faites des disciples» (Mt 28, 19).

Alors les apôtres se dispersent et Jésus continue sa route… sur un autre plan: il monte vers le Père. Telle est sa destination finale, tel est le lieu de son repos. Mais si Jésus rejoint ainsi le sein du Père, c’est qu’il en vient, c’est qu’il en est sorti. L’Ascension est un retour. «Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme» (Jn 3, 13). «Je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde. A présent je quitte le monde et je vais vers le Père» (Jn 16, 28).

Voilà la «sortie» fondamentale de Jésus, celle dont la sortie de Capharnaüm n’est qu’un signe! Jésus est sorti d’auprès du Père pour venir parmi les hommes. Mystère de l’Incarnation. C’est du sein du Père, en effet, que «le Semeur est sorti pour semer» (Mc 4, 3). «C’est de Dieu, dit Jésus, que je suis sorti et que je viens» (Jn 8, 42). Et lorsque saint Luc à son tour raconte le départ de Capharnaüm, il ne laisse aucun doute sur la «sortie» en question: «Jésus leur dit: ‘Aux autres villes aussi il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé’» (Lc 4, 43). Envoyé par le Père. Donc, sorti d’auprès du Père.

C’est que Jésus n’est pas né de la dernière pluie. Il vient de loin, de très loin. Plus loin que de Capharnaüm, plus loin que de Nazareth, plus loin que de Bethléem. Il vient d’ailleurs. Il vient d’en haut. Il vient de Dieu. Jésus n’a pas commencé d’exister au jour de sa conception dans le sein de la Vierge. Non, il est «celui qui est dès le commencement» (1 Jn 2, 13). «Avant l’origine de la terre, quand les abîmes n’étaient pas» (Pr 8, 23-24), «au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu» (Jn 1, 1). Et c’est ce Verbe, ce Fils éternel, qui, à un moment donné du temps est «sorti», a pris une nature humaine et a reçu le nom béni de Jésus. Jésus n’est donc pas un homme qui serait devenu Dieu, mais Dieu lui-même, Dieu en personne, la deuxième personne de la sainte Trinité, qui communique son existence à une nature humaine. Et accueillir Jésus dans la foi, c’est avant tout reconnaître cette origine éternelle: «Ils ont vraiment reconnu que je suis sorti d’auprès de toi, dit-il à son Père à propos des disciples, et ils ont cru que tu m’as envoyé» (Jn17, 8).

Jésus vient donc d’auprès du Père (point A) parmi les hommes (point B). Quand, moi, je passe d’un point A (Toulouse) à un point B (Ibiza), je cesse d’exister en A pour commencer à exister en B. Rien de tel pour le Fils de Dieu. En venant parmi nous, le Fils ne quitte pas pour autant le sein du Père. De sorte qu’il est à la fois pleinement présent aux hommes et pleinement présent au Père. La preuve? Ouvrez l’Évangile. Jésus prie sans cesse. En tout lieu, en toute circonstance, dès qu’il a une minute, il est comme aimanté vers le Père, il est tourné vers le sein du Père.

Voilà pourquoi, quand Jésus nous appelle à «sortir» à sa suite pour participer à sa mission, il commence par nous introduire dans sa propre intimité avec le Père. «Venez vous-mêmes à l’écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu» (Mc 6, 31). C’est-à-dire: «Établissez en Dieu votre demeure, le repos de votre cœur. Plus les racines de l’arbre sont profondes, plus sa frondaison se déploie. Plus vous serez, avec moi, tournés vers le sein du Père, plus vous serez aptes à ‘être mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre’ (Ac 1, 8)».

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