Homélie du 7 mars 2004 - 2e DC

Clair-obscur

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Comment vous prêcher la Transfiguration? Comment vous associer au dévoilement de la face intime, de la face cachée de Jésus? Comment le prêcher sans entrer moi-même dans le mouvement et vous présenter, entre amis, ce qui attise ma curiosité et me fait difficulté?

Ma difficulté maintenant, c’est de vous rejoindre, de vous toucher, en ce point précis chez vous qui peut entrer en résonance avec notre récit. Ma difficulté, une fois le contact établi, c’est de savoir où vous laisser après ces dix courtes minutes qui me sont accordées? Savoir vous introduire à ce qui suit: l’accueil de la Présence, réelle mais invisible, ou plutôt visible mais nullement lumineuse, le pain rompu, le vin versé.

Car notre foi eucharistique nous fait, non pas voir mais toucher, le corps livré, le sang répandu, circulation d’amour et force de résurrection. Par la foi! Car rien n’est prouvé et rien n’est parfaitement clair!

Alors voici ma question, mes amis: qu’y a-t-il de clair et de précis dans la Transfiguration?

Regardez bien! Comme la montagne, le récit présente deux versants, l’obscur et l’ensoleillé: la transfiguration et la future défiguration de Jésus, la lumière et la nuit, la révélation et la nuée, la parole et le secret, des disciples choisis mais effrayés et endormis.

Le côté lumineux convient à la grande fête de la Transfiguration, l’été. Le côté nébuleux convient pour le Carême, notre recherche confuse de Dieu. Les deux versants de la montagne se rejoignent sur le même sommet.

Et c’est tout à fait le style de Jésus: il se révèle au moment où il disparaît. Il se sauve quand on veut le faire roi. Il se cache quand on commence à l’apprécier. «Où est-il celui que mon cœur aime? Je l’ai cherché et ne l’ai pas trouvé!»

Il survient quand on ne l’attend plus, au Temple ou au coin de la rue, près de la fontaine, chez un riche ou à la table d’un pécheur. Il marche incognito entre les désespérés d’Emmaüs. «Ils le reconnaissent à la fraction du pain mais il a disparu de devant leurs yeux!». Il s’agit de pudeur plutôt que de retrait. Sa discrétion n’est pas de la réserve, il se donne tout entier. Elle n’est pas non plus un effacement: qui pourrait gommer son empreinte dans notre cœur? Il y a beaucoup d’aveux dans ses questions: «Pierre, m’aimes-tu?», beaucoup de présence dans son absence, beaucoup de présence dans ses silences! Déjà, dans l’Ancien Testament, Élie l’apprend à ses dépens!

Désespéré par l’incrédulité du peuple, fait toujours actuel, Élie a essayé en vain d’impressionner avec le feu du ciel. Mis en échec, Élie est revenu au lieu même où l’Alliance a été conclue. «Que fais-tu, Élie? Sors, et tiens-toi sur la montagne…». Prends de la hauteur! Ouragan, tremblement de terre et feu! Mais Dieu n’était pas là! Puis le simple silence d’une brise légère… Élie se voila le visage, avec son manteau… (I R 19, 13). La discrétion de Dieu est le mystère le plus effrayant qui soit!

La foi reconnaît, dans la nuit la plus épaisse et même au fond du désespoir, à la clôture du caveau, que tout n’est pas encore joué. La foi atteint et parvient à toucher le Ressuscité, et même à le saisir, plus sûrement que la main de Thomas dans le côté ouvert. La foi reconnaît, sous des apparences contraires, qui est en vérité cet affamé, ce pauvre, nu, en prison, malade ou étranger, qui est ce peuple désorienté. Il est ce même corps, cette même Personne, ce même Vivant qui, au jour dernier, nous reconnaîtra ou non. Nous accueillera ou non, suivant que nous l’aurons secouru, ou non… Car il est là et nulle part ailleurs, le seul véritable sacré!

Pas besoin d’une loi pour préciser que le disciple du Christ, pas plus que son maître, ne se reconnaît à des signes extérieurs mais à ses choix dans l’épaisseur de la vie. Le spirituel pur n’existe pas. En fait, rien n’est parfaitement clair. Le caché se montre, mais de manière à n’être vu que de ceux qui savent voir.

Pierre, Jacques et Jean sont choisis. Ils n’ont pas idéalisé leur récit. Qu’est-ce que la Transfiguration pour eux sinon l’obscurité de la nuit, la fatigue qui les endort, la nuée qui rend toutes choses floues, le brouillard menaçant et rempli d’inconnu, la peur qui les fait plonger à terre, littéralement terrassés! Finalement, c’est le secret. Silence sur un fait constaté mais encore incompris, non-assumé. Caillou dans la gorge qui empêche de parler parce qu’on n’a pas encore les mots, les clés, les idées pour apprivoiser le fait, et le faire sien.
Quelque chose de scandaleux. Moïse et Élie parlaient avec Jésus de son Exode, c’est-à-dire de sa mort. «Le Fils de l’homme va être livré». Dieu échappe à nos définitions pour se remettre entre nos mains! Les rôles sont inversés, ce qui n’a rien de rassurant: il n’est pas le bon papa protecteur dont nous aurions besoin, pour nous protéger de nous-même et des autres humains. La rencontre spirituelle est mystère, perte du contrôle, au-delà des repères, mais dans l’amour confiant, et la mémoire de la foi.

Finalement, ce récit de la Transfiguration nous dit qu’il n’y a rien à voir. Circulez! Pas question d’être voyeur. A l’opposé de certains films tapageurs, la liturgie n’est jamais exhibitionniste. Elle reste sous le voile des symboles, dans la simplicité. Les grandes orgues, l’or des calices et des ciboires, l’encens à profusion, tout le baroque du monde et pourquoi pas les feux de Bengale ou la musique techno en certaines occasions, rien ne peut remplacer la foi! Le récit de la Transfiguration nous déplace de la lumière vers la voix. On ne connaît pas par l’œil mais par l’oreille et par le cœur. La foi naît, non pas des miracles ni du voir, mais de la prédication.

Et c’est ici que je vais pouvoir vous laisser. Car vous le savez, je n’étais pas non plus présent à la Transfiguration et je n’ai rien vu. Mais, dans le clair-obscur du récit, je reçois un message précis: Le salut n’est pas un voir ni même une idée, c’est quelqu’un: le Fils Bien Aimé! Écoutez-le!