La semaine dernière, nous étions à table, avec le choix des places et le choix des invités. Cette semaine, nous sommes en route. « De grandes foules marchaient avec Jésus », nous dit Luc (Lc 14, 25). C’est alors que Jésus se retourne vers ces foules et se met à les enseigner. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’agit pas en sergent recruteur. Il ne propose pas un chemin de facilité. Il ne cherche pas à séduire à bon compte pour gonfler ses effectifs et faire du chiffre. Il se montre au contraire exigeant, presque dissuasif : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » Autrement dit : vous voulez me suivre, être mes disciples, être chrétiens ? Et bien commencez par vous asseoir et par y réfléchir à deux fois. Êtes-vous vraiment disposés à haïr ceux qui vous sont chers, à renoncer à tous vos biens, à porter votre croix ? Oui, pour être chrétiens, il y a un prix à payer, qui n’est pas petit ! Nous sommes loin de la publicité mensongère.
La radicalité d’un tel propos ne peut que nous effrayer, si on la prend au sérieux. Une échappatoire consiste à dire que Jésus ne s’adresserait pas à tous les fidèles dans l’Église, mais seulement à quelques disciples privilégiés, à une élite héroïque. On pense ici aux religieux, qui, de fait, pour suivre Jésus de plus près, commencent par renoncer à une carrière souvent prometteuse, à abandonner tous leurs biens, à se séparer de leurs proches, pour porter la croix des trois vœux, en particulier l’obéissance. Trois de nos jeunes frères ont posé ce geste solennel, hier, ici même, devant nous. Or une lecture attentive de la péricope de ce jour interdit absolument une telle distinction. Certes, les religieux choisissent une voie plus directe et escarpée, mais le sommet à atteindre est le même pour tous, le dénivelé identique. C’est bien « aux foules » que Jésus s’adresse aujourd’hui, à tous ceux, sans exception, qui veulent être ses disciples, à tous ceux qui se disent chrétiens : « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 33). D’ailleurs, comment Jésus pourrait-il ne choisir qu’une élite, et dissuader les autres de le suivre, alors que lui seul est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), alors qu’on ne peut être sauvé que par lui, que sans lui on ne peut que perdre sa vie, lui qui est venu pour que « tous soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4) ?
Non, frères et sœurs, il n’y a aucun élitisme dans l’Évangile, mais non plus aucune facilité. La Bonne Nouvelle est pour tous, le salut offert à tous. Mais, pour tous, le chemin est exigeant, la porte étroite. Puisque par ailleurs Jésus ne saurait nous commander l’impossible en posant des conditions irréalisables, tâchons de mieux comprendre ce qu’il nous enseigne aujourd’hui. Cela nous concerne tous, sans exception, car nous sommes tous appelés à le mettre en pratique.
Examinons bien notre Évangile. Jésus ne nous dit pas : commencez par vendre tout ce que vous possédez, commencez par haïr vos proches, commencez par prendre votre croix, et alors vous serez dignes de devenir mes disciples. Si tel était le cas, jamais personne, même les Apôtres et les plus grands saints, n’auraient pu devenir disciples de Jésus. Luc le rapporte clairement : Jésus s’adresse à des foules qui le suivent déjà, qui sont déjà ses disciples, déjà en route avec lui, à des gens qui se sont déjà laissés attirer par lui, à des personnes qui pressentent qu’il est le Messie et se sont déjà attachées à lui comme à leur Sauveur. Comme nous tous, frères et sœurs, qui sommes déjà disciples du Seigneur, puisque nous avons répondu à son appel ce matin.
Il ne s’agit donc pas d’actes à poser préalablement, comme un concours à passer pour devenir disciple de Jésus. Il s’agit, dans la bouche de Jésus, s’adressant à nous tous qui sommes déjà ses disciples, de comprendre ce à quoi nous devons être prêts à renoncer si nous voulons vraiment aller jusqu’au bout avec lui. Nous devons être prêts à tout quitter, en état de disponibilité à tout donner, à suivre Jésus jusqu’à la croix. Ce n’est pas un acte de renonciation préalable que Jésus nous demande de poser ici et maintenant ; c’est une disposition d’esprit qu’il veut nous inculquer, une disposition profonde du cœur à ne rien préférer à son amour, à sa propre personne. Disposition qui, le moment venu, pourra en effet nous amener à partager davantage nos biens, fût-ce tous nos biens ; qui pourra nous demander de préférer Jésus à nos proches, si par exemple ceux-ci refusent notre choix du Christ, nous critiquent, nous rejettent ; qui pourra nous demander de donner jusqu’à notre propre vie, par exemple dans le martyre en cas de persécutions.
Or pour être prêts, le moment venu, c’est maintenant que nous devons nous engager sur un chemin de renoncements successifs, selon que la charité nous le demandera, pas après pas, jour après jour. Tel est le sens des deux petites paraboles que raconte Jésus pour illustrer son propos. Malheureux homme qui s’engage dans la construction d’une haute tour sans avoir calculé à l’avance les moyens de conduire le chantier jusqu’au bout ! Malheureux roi qui part en guerre sans avoir préparé son armée à affronter un adversaire deux fois plus puissant ! Pour parvenir au but, il faut s’en donner les moyens, et pour cela, ne pas foncer inconsidérément, mais prendre le temps de s’asseoir, de calculer et prévoir tout ce qui est nécessaire pour réussir.
Attention, n’allons pas croire que Jésus veut nous dissuader d’aller plus loin, qu’il cherche à nous faire renoncer à le suivre. S’il nous invite à nous asseoir, chaque jour, dans la prière, ce n’est pas pour que nous fassions machine arrière, découragés, mais pour que nous prenions mieux conscience de tous les préparatifs nécessaires à la suite de notre chemin avec lui, au risque que sans cela nous ne parvenions pas au but. Et ce nécessaire, que nous devons considérer et calculer chaque jour, est de l’ordre du détachement par rapport à tous les liens de ce monde, même les plus légitimes ; de l’ordre du renoncement à ce qui nous éloignerait d’une charité en acte, pour Dieu comme pour notre prochain ; de l’ordre du sacrifice qui nous unit concrètement, vitalement à Jésus lui-même, lui qui est notre vie, toute notre vie. Et pourquoi s’asseoir chaque jour consiste essentiellement et d’abord dans la prière ? Parce que les moyens à mettre en œuvre pour suivre Jésus ne peuvent provenir de nous seuls, mais nous sont donnés par Jésus lui-même à mesure que nous les lui demandons.
Car ce n’est pas seulement en temps de persécution qu’il nous faut être prêts à nous séparer de nos proches, à renoncer à tous nos biens, jusqu’à notre propre vie. C’est chaque jour que nous devons discerner comment mieux nous unir à Jésus en l’imitant, en marchant sur ses traces, en assumant sa croix à travers nos petites croix. Nous ne pourrons marcher avec Jésus, aller de l’avant avec lui que si chaque jour nous sommes attentifs à nous asseoir, à ne pas nous laisser emporter par le cours de ce monde, à discerner comment ressembler à Jésus, à calculer comment mettre de notre côté les moyens les plus sûrs pour parvenir au but avec lui, ces moyens dont lui seul peut nous donner la force intérieure.
Nous pourrons alors éviter d’encourir le reproche que la parabole adresse à l’homme imprévoyant, à cet homme qui ne réfléchit pas suffisamment, qui ne prie pas assez : voilà un chrétien qui a commencé à suivre le Christ mais a été incapable d’aller jusqu’au bout, faute de prière, faute de prévoyance, faute d’attention quotidienne aux conseils de Jésus, notre premier de cordée. Vous l’avez compris, Jésus, par ces paraboles, nous invite à n’être pas des chrétiens à moitié, des demi-chrétiens, des chrétiens velléitaires, qui ne se donnent pas les moyens de réussir. Mais loin de nous dissuader, il ne cesse de nous encourager : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai… car mon joug est aisé et mon fardeau léger » (Mt 11, 28.30).