Homélie du 23 octobre 2022 - 30e Dimanche du T. O.

Deux hommes montèrent au Temple…

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Parabole à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres. Ces hommes visés par Jésus sont ceux que l’on nomme les pharisiens. Ils constituent un groupe religieux apparu vers le milieu du IIe siècle avant notre ère, avec les sadducéens et les esséniens de Palestine et ils sont devenus après l’an 70 le courant dominant du judaïsme. Par suite de l’image assez dépréciative véhiculée dans les Évangiles, le mot a pris un sens péjoratif et désigne une personne qui n’a que l’ostentation de la piété et de la vertu et qui, sûre de soi, juge de haut avec orgueil et dureté les actions et les opinions des autres. Mais tous les pharisiens ne sont pas des tartuffes, des hypocrites ! Nous en connaissons de très bien dans le Nouveau Testament, Nicodème, Gamaliel, saint Paul lui-même, « pharisien fils de pharisien » (Ac 23, 6). Mais chez certains, la propension à donner des leçons au monde entier, à se croire si hauts, si lumineux, si parfaits et à le faire savoir à Dieu et aux hommes laisse un certain malaise… Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes ! Il y a comme une jouissance dans la perfection chez le pharisien de la parabole, une jouissance que l’on retrouve aussi dans La Pharisienne de François Mauriac : « Elle voyait de jour en jour se renforcer les raisons qu’elle avait de remercier le créateur qui l’avait faite créature si admirable » ; et le pire, c’est que c’est vrai : les pharisiens ont quelque chose d’admirable et de méritoire. Par leur fidélité scrupuleuse à la Loi, par leur ascèse, leur pratique de l’aumône, ils ne sont pas comme le reste des hommes ; ils sont, comme leur nom l’indique, des peroushim, des « séparés » (pharisaios). Ils le revendiquent — et c’est probablement leur gros défaut —, mais il y a une justice des pharisiens, c’est la justice de la Loi, de l’observance pharisienne dans les moindres détails de la vie : comme le rappelle l’Évangile, « ils ne mangent pas au retour de la place publique (où ils ont été en contact avec la foule) sans s’être lavés les bras jusqu’au coude et sans s’être aspergés d’eau. Et il y a beaucoup d’autres pratiques qu’ils observent par tradition » (Mc 7, 4), et si Jésus est si sévère avec eux, ce n’est pas parce qu’il n’aime pas les pharisiens, c’est plutôt parce qu’il a une proximité presque naturelle avec eux car Jésus n’est pas venu abolir la Loi mais l’accomplir dans sa perfection.

Les auteurs du Dictionnaire Jésus, à l’article « Pharisiens », vont jusqu’à écrire que Jésus est un maître pharisien, qui aurait proposé aux pharisiens l’évangile du Royaume comme « l’accomplissement eschatologique et messianique de la justice que confère la Loi. Jésus a non seulement perçu la justesse mais aussi la profonde valeur religieuse de l’observance pharisienne, sa capacité à faire grandir tout un peuple et à faire descendre la présence de Dieu jusque dans les actes les plus infimes, de façon à ce que toute la vie devienne une réponse enthousiaste à la volonté divine. Mais il leur reproche leur manque de foi en l’accomplissement des promesses en sa propre personne au point de s’arc-bouter sur leur héritage scolaire. Jésus qui accomplit toute la Loi se conduit en parfait observant de la Loi, mais à la Loi, il a ajouté quelque chose : lui-même. C’était inacceptable pour les pharisiens […] c’est pourquoi Jésus et les pharisiens sont devenus adversaires » (p. 836-837). Et la parabole d’aujourd’hui est une illustration de ce combat. Mais ici le différent ne porte pas sur la reconnaissance de Jésus comme Messie, comme Fils de Dieu, le différent porte sur le bon usage de la prière. Que faisons-nous de la prière ? C’est un peu la question de cet évangile ; n’oublions pas les premiers mots de la parabole : deux hommes montèrent au Temple pour prier. Et dans sa prière, chacun va dire la vérité de son cœur : le pharisien la vérité de sa justice comme le publicain la vérité de son péché.

Seulement voilà, dire sa justice et dire son péché, pour Dieu, ce n’est pas tout à fait la même chose. Dire devant Dieu : je suis en règle, je n’ai pas de péché, j’ai les mains propres et la conscience tranquille et dire : je ne serai jamais totalement en règle avec toi, ça ne relève pas de la même vérité, de la même lucidité sur soi-même ou du même courage, ça ne nous oblige pas à descendre au même niveau de profondeur, jusqu’à ces zones d’ombre de nos vies où l’Évangile n’a pas encore pénétré. Bien sûr, comme dit le sage, « celui qui sert Dieu de tout son cœur est bien accueilli et sa prière parvient jusqu’au ciel » (Si 35, 16) mais si dans la prière du pharisien se glisse le mépris, si la prière qui est le lieu même de la louange et de la supplication devient l’occasion de se glorifier soi-même, de se comparer, de se justifier et de regarder de haut les pécheurs, alors Dieu prendra le parti des pécheurs et s’il faut bousculer les Lois qu’il a lui-même établies pour faire comprendre qu’un juste, aux yeux de Dieu, c’est quelqu’un qui, à mesure qu’il fraye sa route vers la sainteté, découvre un peu plus sa misère et son néant, et bien Jésus prendra ce parti, il viendra s’asseoir à la table des pécheurs et manger avec eux. De cela, naturellement, les pharisiens ne veulent pas entendre parler, ils n’entrent pas dans ce dessein bienveillant et non seulement ils n’y entrent pas eux-mêmes mais ils empêchent les autres d’y entrer ! « Ils ont fermé aux hommes le Royaume des cieux » (Mt 23, 13) ; Jésus est venu pour le rouvrir !

Nous allons dans quelques jours fêter la Toussaint, nous allons fêter la sainteté : la parabole entendue aujourd’hui nous prépare à entendre la première béatitude : « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux » ; qu’elle nous aide aussi à comprendre que ce qui nous sépare le plus de Dieu, à savoir qu’il est le saint et que nous sommes pécheurs, c’est cela même qui doit nous précipiter vers lui.