Homélie du 28 janvier 2005 - Saint Thomas d'Aquin

Devoir de mémoire

par

Avatar

Ce devoir de mémoire que nos sociétés paraissent découvrir depuis peu, l’église le pratique depuis longtemps, depuis toujours peut-être, depuis ses origines assurément. Quand elle célèbre ses saints, comme nous le faisons aujourd’hui avec St Thomas d’Aquin, que fait-elle en réalité? Elle fait surgir de sa mémoire, d’un passé que l’Eucharistie rend présent, des hommes et des femmes aux formes floues, venus de tous les âges.

Ceux qui composent la foule immense apparue au visionnaire exilé dans l’île de Patmos, ont revêtu une robe à la blancheur éclatante, faite de lin, observe l’auteur de l’Apocalypse, puisque «le lin, ce sont les bonnes actions des saints» (Ap 19, 8). D’où viennent-ils? «Ces gens vêtus de lin blanc, répond l’un des quatre Vieillards, sortent de la grande épreuve. Ils ont lavé et blanchi leur habit dans le sang de l’Agneau». Ils ont traversé le temps et ont enduré la persécution par fidélité au nom qu’ils avaient reçu; ils n’ont pas dévié de leur route (Ap 2, 3; 14, 12).

La sainteté n’est donc pas autre chose qu’une fidélité à travers l’épreuve du temps. Suivre le fil jusqu’au bout. La fidélité se prête aujourd’hui aux estimations les plus ambivalentes. D’un côté, on en rêve. Plus de 80% des adolescents rencontrés dans le cadre des préparations à la confirmation me confient que, pour eux, réussir leur vie, ce serait fonder une famille stable et rester avec les siens jusqu’au bout. D’un autre côté, les échecs de la fidélité sont patents. Un couple sur trois divorce aujourd’hui en France. Au tournant des années 1970, le clergé catholique subit une hémorragie sans précédent. Par dizaines de milliers, en Europe et dans le continent américain, les prêtres abandonnèrent leur ministère et les religieux demandèrent à être relevés de leurs vœux. Des couvents, des provinces entières se vidèrent.

Certes, la crise, comme paroxysme, a été surmontée, mais il en subsiste comme une appréhension et une méfiance envers toute forme d’engagement durable. Comment un garçon et une fille pourraient-ils se promettre de rester ensemble jusqu’à la mort, si chacun ne sait répondre de ce qu’il sera devenu dans cinq, dix, vingt années, ou même cinquante, puisque l’espérance de vie s’allonge continuellement? On voit bien la valeur du mariage, mais on la salue de loin. On préfère passer quelque temps ensemble, «pour voir», et se séparer, si nécessaire, dans un mutuel consentement.

La fidélité se trouve en mauvaise posture jusque chez les philosophes modernes, en particulier chez tous les penseurs marqués par Nietzsche qui la jugent suspecte et l’assimilent à un conservatisme désuet.

Et c’est ici que l’évangile nous rejoint. Au moment de passer de ce monde à son Père, Jésus pria ainsi: «Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné… Quand j’étais avec eux, je les gardais dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné» (Jn 17, 11-12). La fidélité est l’autre nom de Dieu. On peut compter sur lui, car «Il garde son alliance et son amour pour mille générations à ceux qui l’aiment et gardent ses commandements» (Dt 7, 9).

Ce nom a été tout naturellement donné au Fils. Le Christ a été appelé «fidèle» (He 2, 17; 3, 21), ou «témoin fidèle» (Ap 1, 5), parce qu’il a prononcé les paroles mêmes de la fidélité: «Je ne suis pas venu abolir, disait-il à ses disciples, mais accomplir» (Mt 5, 17). Il réalise les aspirations de tous les siècles et donne corps à l’attente des patriarches, des prophètes et de son ancêtre David. Dans sa personne et dans l’alliance que scelle son sacrifice, la fidélité divine et la fidélité humaine coïncident désormais totalement. Dieu avait déjà donné à l’homme un consentement absolu; avec le Christ, l’homme reçoit la grâce de répondre, enfin, par un consentement absolu. La fidélité devient ainsi le sceau de toute vie chrétienne. Ce n’est pas parce qu’ils fréquentent les églises, prient et suivent les prescriptions du rite, ce n’est même pas parce qu’ils observent les préceptes d’une morale reconnaissable entre toutes, que les chrétiens portent le beau nom de fidèles. Ils sont fidèles parce qu’ils appartiennent au Corps même du Christ. Celui qui a reçu le baptême est donc entré dans la fidélité du Christ. Il n’est plus fidèle de la fidélité de ses seules forces ; il l’est de la force même de Dieu.

La fidélité est donc possible. En cette Année de l’Eucharistie, nous sommes invités à profiter de cette voie royale pour accéder à la fidélité même du Christ. «Celui qui mange ce sacrement, écrit St Thomas, signifie par là même qu’il est uni au Christ» (IIIa, Q. 80, a. 4). Il nous explique pourquoi, à sa manière, simple et lumineuse.

L’Eucharistie fait d’abord mémoire du sacrifice du Christ, unique et définitif. Il n’y a pas de fidélité sans renoncement de soi-même, renoncement à l’illusion et à l’amour-propre, autrement dit, sans sacrifice. Eh bien, si vous voulez vivre de la fidélité du Christ, participez à son sacrifice dans l’Eucharistie.

L’Eucharistie, écrit encore St Thomas, est une communion: «Nous entrons en communauté avec le Christ et participons à sa chair et à sa divinité et, par elle, nous formons une communion les uns avec les autres, dans l’union mutuelle» (IIIa, Q. 73, a. 4). On ne peut être fidèle tout seul. Chacun a besoin du témoignage de l’autre, de ses encouragements et de son exemple. Eh bien, retrouvons-nous comme des frères, assis à la même table et partageant les mêmes espèces du pain et du vin.

Enfin, l’Eucharistie nous tourne vers l’avenir. Elle nous fait anticiper la jouissance qui sera la nôtre dans la patrie définitive. C’est pour cela que notre liturgie doit être belle. Elle doit creuser notre désir et nous laisser entrevoir, de manière fugace, certes, mais lumineuse, mais glorieuse, le terme de notre fidélité et la fin des épreuves à traverser.

Le Père donne son Fils comme Parole. La Parole de Dieu, à son tour, se donne à nous et se place au service de nos propres paroles. Le Verbe s’engage en chacune de nos promesses, si nous les faisons en son Nom. La parole la plus terrestre lie la Parole céleste. La fidélité de Dieu assume celle des hommes, et lui donne de traverser le temps sans faillir. C’est ainsi que, dans la foule levée de notre mémoire, les époux ont pu se vouer l’un à l’autre, et ensemble à Dieu, les prêtres entrer dans le sacerdoce «selon l’ordre de Melchisédech», et les religieux témoigner de la venue du Royaume parmi les hommes.