Homélie du 30 janvier 2011 - 4e DO

Dominique, l’homme des béatitudes

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«Il se manifestait partout comme un homme de l’Évangile…»

Frères et sœurs, depuis de nombreuses années, pour certaines et certains du moins, vous fréquentez cette paroisse qui est attachée à un couvent de l’ordre des prêcheurs, autrement dits ‘dominicains’. Vous connaissez donc bien, à n’en point douter, la figure de saint Dominique, et tout aussi bien et mieux encore l’évangile que nous venons de réentendre pour la nième fois. Ah! Les béatitudes! Et pourtant il y a comme une sorte de gêne, d’effroi même, osons nous l’avouer, devant les horizons qui s’ouvrent devant nous et peut-être aussi devant la perspective d’avoir à prêcher dessus!

Cependant le catéchisme de l’Église nous stimule quand il dit: «Les béatitudes dépeignent le visage de Jésus-Christ et en décrivent la charité; elles expriment la vocation des fidèles associés à la gloire de sa Passion et de sa Résurrection… elles sont inaugurées dans la vie de la Vierge Marie et de tous les saints.»

Alors si elles sont ainsi inaugurées dans la vie des saints, frères et sœurs, il peut-être bon de les repasser ici, à la lumière de cette «sorte de splendeur qui rayonnait en la vie de Dominique et attirait la révérence et l’affection de tous.»

À travers quelques passages du Libellus de Jourdain de Saxe ou des interrogatoires de Toulouse et de Bologne en vue de la canonisation de notre doux Père Dominique, accueillons, si vous le voulez bien, quelques courtes échappées qui, espérons-le, inciteront les uns à découvrir son visage, les autres, à commencer par les frères, à le retrouver, et tous à nous ‘manifester partout comme des hommes et des femmes évangéliques, en parole et en acte‘.

Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux.

À Bologne le frère Paul de Venise témoigne que Dominique fut l’amant de la pauvreté, selon une belle expression qui revient dans les témoignages:

«Il portait un habit très grossier; à la sortie des rues et des villes, il se déchaussait et cheminait pieds nus; le témoin l’a vu très souvent dans ses voyages avec lui. Il l’a vu aussi quelquefois aller de porte en porte demander l’aumône et recevoir son pain comme un pauvre. Un jour, au village de Dugliolo où il quêtait, un homme lui donna un pain entier: le père le reçut à genoux avec beaucoup d’humilité et de dévotion. Le témoin l’a entendu souvent exprimer aux frères sa volonté qu’ils eussent à vivre d’aumônes. » Bienheureux les pauvres de cœur!

Heureux les doux, car ils posséderont la terre.

«Le 8 août, frère Amizo de Milan, prieur de Padoue, prêtre, déclare sous la foi du serment que maître Dominique fut un homme humble, doux, patient, bienveillant, tranquille, pacifique, sobre, modeste, pieux, plein de maturité dans tous ses actes et toutes ses paroles, consolateur de tous et surtout de ses frères…» Et dans le Libellus, Jourdain décrit les effets de cette douceur: «La douceur de sa sainteté et la beauté de sa conduite lui conciliaient le cœur aussi des grands seigneurs…» Ce n’était pas rien! (Lib. n° 36) < Bienheureux les doux!

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

C’est encore Jourdain qui témoigne des larmes versées par notre doux Père:
«Dans les heures de la nuit, nul n’était plus ardent à veiller, à prier et à supplier de toutes les manières. Ses pleurs s’attardaient le soir et sa joie le matin. Il partageait le jour au prochain, la nuit à Dieu; sachant que Dieu assigne sa miséricorde au jour et son chant à la nuit. Il pleurait avec beaucoup d’abondance et très souvent; les larmes étaient son pain le jour comme la nuit. Le jour, surtout quand il célébrait les solennités de la messe, ce qu’il faisait très souvent ou même chaque jour; la nuit, dans ses veilles entre toutes infatigables.»

Pour sa part la Bse Cécile, une des premières moniales du monastère de dominicaines de Saint-Sixte à Rome laisse entrevoir une autre source de ces larmes: «Il restait toujours souriant et joyeux, à moins qu’il ne fût ému de compassion par quelque affliction du prochain.» Bienheureux ceux qui pleurent!

Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.

«Comme il observait lui-même la règle rigoureusement et dans toute sa plénitude, ainsi exigeait-il la même fidélité de la part des frères. S’il venait à découvrir que quelques-uns la transgressaient, il les punissait; mais avec une telle mansuétude des paroles si douces que nul ne s’en offensait, même si la pénitence était très dure. » Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice!

Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde!

Dominique est l’homme chez qui éclate cette béatitude et ce dès sa jeunesse: «Sur ces entrefaites, vint à sévir dans la contrée une affreuse famine à tel point que les pauvres mouraient de faim en grand nombre. Tout ému de compassion et de miséricorde, frère Dovendit ses livres annotés de sa main et en donna le prix aux pauvres, ainsi que d’autres objets qu’il possédait. «Je ne veux pas, disait-il, étudier sur des peaux mortes, tandis que des hommes meurent de faim». (Bologne n° 35) Bienheureux les miséricordieux!

Cette miséricorde Dominique la ressent tout autant pour ceux qui se sont égarés dans l’hérésie. Il est persuadé qu’il y a une miséricorde de la vérité que nous avons peut-être oubliée dans nos sociétés relativistes.

«Lorsqu’il eut découvert que les habitants de ce territoire, depuis un certain temps déjà, étaient devenus hérétiques, il se sentit troublé d’une grande compassion pour tant d’âmes misérablement égarées. Au cours de la nuit même où ils logèrent dans la cité, le sous-prieur attaqua avec force et chaleur l’hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments propres à le persuader. L’hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l’esprit qui s’exprimaient: par l’intervention de l’Esprit divin, Dominique le ramena à la foi.» Oui! Heureux, bienheureux les miséricordieux!

Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu!

Encore à Bologne, c’est Frère Étienne qui «a la ferme conviction que frère Dominique est resté vierge de corps et d’esprit jusqu’à la fin de sa vie. Interrogé sur ce qui fonde sa conviction, il répond, que c’est lui qui entendait frère Dominique en confession et que jamais il n’a pu conclure de ses accusations qu’il ait commis un seul péché mortel.» Et Jourdain de Saxe nous fait en quelque sorte pénétrer dans l’intime de la contemplation de Dominique:
«Lisant et chérissant le livre intitulé Collations des Pères, qui traite des vices et de tout ce qui touche à la perfection spirituelle, il s’efforça d’explorer avec lui les sentiers du salut puis de les suivre de toute la force de son âme. Avec le secours de la grâce, ce livre le fit parvenir à un degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation et à un grand sommet de perfection.» (Libellus n° 13) Bienheureux les cœurs purs!

Heureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu!

C’est le seigneur Pons, abbé de Boulbonne, de l’ordre de Cîteaux, qui déclare sous la foi du serment: «Il se consacra avec amour aux intérêts de la foi et de la paix. La pensée des péchés d’autrui le crucifiait si douloureusement qu’on pouvait lui appliquer la parole de l’Apôtre: «Qui donc est faible que je ne sois faible avec lui?» Bienheureux les artisans de paix!

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice car le Royaume des cieux est à eux!

C’est encore à l’Abbé de Boulbone que nous devons cette remarque:
«Il a connu le bienheureux plein de zèle pour les âmes, fervent dans l’oraison et la prédication? sévère pour lui-même et bien pour les autres, chaste, humble, patient, calme au milieu des persécutions et joyeux dans les traverses de la vie.» Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice!

Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux.

«Tandis que les croisés étaient dans le pays et jusqu’à la mort du comte de Montfort, frère Dominique demeura dans son rôle de prédicateur diligent de la parole de Dieu. Quelles persécutions ne dut-il pas subir alors de la part des méchants! Que de pièges il dut mépriser! Un jour, il répondit sans se troubler à des gens qui menaçaient de le tuer: « Je ne suis pas digne de la gloire du martyre; je n’ai pas encore mérité cette mort. » Plus tard, traversant un passage où il soupçonnait qu’une embuscade était tendue contre lui, il s’avançait l’allure joyeuse et en chantant.» (Libellus n° 34) Soyez dans l’allégresse!

La tradition de l’ordre dans le manuscrit des 9 manières de prier de Dominique rédigé à la fin du XIIIème siècle offre de lumineuses échappées sur le cœur de notre bienheureux fondateur. La 7ème manière notamment, en son début, condense en quelque sorte ce que nous venons de dire:

«On croit qu’il était [alors] l’objet d’un accroissement de grâce et que, ravi à lui-même, il obtenait de Dieu, pour l’ordre dont il avait jeté les fondements, les dons du Saint-Esprit, pour lui-même et pour les frères, un peu de la suavité délectable qui se trouve dans les actes des béatitudes et qui fait qu’on s’estime heureux dans les rigueurs de la pauvreté, l’amertume de la douleur, la violence de la persécution, la faim et la soif de la justice, les étreintes de la miséricorde, et qu’on se maintient dans une joyeuse ferveur, pour l’observance des préceptes et la pratique des conseils évangéliques.» (7ème prière manière)

La remarque incidente du Libellus prend alors toute sa saveur: «Il se manifestait partout comme un homme de l’Évangile, en parole et en acte.»

Et nous pouvons faire nôtre le souhait de Jourdain de Saxe qui est une prière en même temps qu’une action de grâces:

«Suivons [cependant], mes frères, selon nos possibilités, les traces de notre père, et en même temps, rendons grâces au Rédempteur qui donna à ses serviteurs, sur la route qu’ils parcourent, un chef de cette valeur et nous engendra par lui de nouveau à la lumière de sa sainte vie. Et prions le Père de miséricorde pour que, sous la conduite de son Esprit qui fait agir les fils de Dieu, nous méritions d’arriver nous aussi par un cheminement sans détours, dans les limites que nos pères ont posées, au même terme de bonheur perpétuel et de béatitude éternelle dans lequel il est heureusement et pour toujours entré. Ainsi soit-il.»

Amen.