Homélie du 14 mars 2010 - 4e DC

« D’où es-tu ? »

par

fr. Serge-Thomas Bonino

«Il doit mourir parce qu’il s’est fait Fils de Dieu.» Alors Pilate, de plus en plus effrayé, dit à Jésus: «D’où es-tu?» (cf. Jn 19, 7-9). Oui, Jésus, d’où viens-tu? Où demeures-tu? Quel est ton lieu? Quelle est ton origine? C’est-à-dire, en définitive: Qui es-tu réellement? Savoir d’où vient Jésus, qui est Jésus, tel est le cœur de notre foi, tel est notre trésor. Et telle est la grâce qui est faite aujourd’hui à cet aveugle de naissance, dans lequel chacun de nous peut, bien sûr, se reconnaître. Grâce d’illumination intérieure, dont le retour à la vue physique n’est que le signe. Mais cette grâce de la foi n’est pas ici un éblouissement soudain, comme ce fut le cas pour Paul sur le chemin de Damas. Elle est plutôt une aurore, un lent mais irrésistible lever de soleil, une entrée progressive dans l’intelligence du mystère de Jésus. Cheminement pour nous exemplaire des ténèbres vers la pleine lumière. En quatre étapes.

1°- Première étape. Interrogé par ses voisins sur le «comment» de sa guérison, l’ancien aveugle répond: «L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue…». Pauvre réponse! Pauvre réponse de celui qui a désormais des yeux, certes, mais qui ne voit toujours pas plus loin que le bout de son nez. Qui n’a pas encore tiré les conséquences de ce qui vient de lui arriver. La preuve? «Ils lui dirent: ‘Où est-il?’. Il dit ‘Je ne sais pas’» (Jn 9, 12).

2°- Mais, peu à peu, alors même que l’obscurité se fait plus épaisse dans le cœur des pharisiens, en notre aveugle la lumière grandit. C’est la deuxième étape. «Que dis-tu de lui?», lui demandent les pharisiens. Alors l’aveugle confesse. Il confesse, il ne nie pas (Jn 1, 20): «C’est un prophète» (Jn 9, 17). Oui, Jésus de Nazareth n’est pas un homme ordinaire: il est un homme de Dieu, un prophète. Comme le grand Élie ou comme Jérémie. Un homme qui parle et qui agit au nom de Dieu. Un homme qui transmet la Parole qui vient de Dieu et qui éclaire ainsi la route des hommes vers Dieu. Jésus est un prophète! Voilà qui est déjà mieux… et pourtant, il y a ici bien plus qu’un prophète.

3°- Avec la troisième étape, le pèlerinage de notre aveugle vers la vérité toute entière franchit un cap décisif, et cela sous l’effet de l’aveuglement croissant des pharisiens. Eux refusent catégoriquement de lire le signe – ils en viendront même, dans leur aveuglement, à nier qu’il y ait eu guérison. Ils refusent d’en tirer la seule conclusion qui s’impose: Jésus vient de Dieu. «Dieu lui-même, dira saint Pierre, l’a accrédité auprès de nous par les miracles, prodiges et signes qu’il a opérés par lui au milieu de nous» (Ac 2, 22).

Plus grave encore, ils motivent leur refus par un prétexte religieux. Ils opposent Dieu à Dieu. Ils prétendent jouer Moïse – une valeur sûre, celui-là – contre Jésus. «Nous savons, nous, que Dieu a parlé par Moïse, mais celui-là nous ne savons pas d’où il est». Ou plutôt, hélas, ils croient trop bien le savoir. «Celui-là n’est-il pas le fils du charpentier? N’a-t-il pas pour mère la nommée Marie […]? D’où lui vient donc tout cela?» (Mt 13, 55-56). Scandale de la proximité, scandale d’Incarnation. Dieu s’est fait si proche, si semblable à nous, il a si bien voilé sa gloire qu’on peut désormais passer à côté de lui sans le reconnaître. Elle est bien vraie la parole de Jean-Baptiste: «Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas» (Jn 1, 26).

Pourtant ce quelqu’un est celui dont Dieu avait annoncé – précisément à ce Moïse auquel les pharisiens voudraient s’en tenir : «Je leur susciterai, du milieu de leur frères, un prophète semblable à toi» (Dt 18, 18) et au Thabor Moïse atteste que Dieu a tenu parole. Non, décidément, Jésus n’est pas un prophète comme les autres. Il est le Prophète, le nouveau Moïse, celui que le Père a établi comme Chef du nouveau peuple de Dieu. Les pharisiens n’y voient que du feu mais l’ancien aveugle, lui, commence à y voir clair. Cet homme, Jésus, est l’Envoyé par excellence du Père (Jn 9, 7).

4°- Notre ancien aveugle n’est pourtant pas au bout de ses découvertes. Jusque là, il s’est efforcé de tirer par lui-même les conclusions du signe dont il a été le bénéficiaire. Mais dans la quatrième et dernière étape de son illumination, c’est Jésus lui-même qui vient à sa rencontre. Tant il est vrai que seul Jésus peut, par le don de son Esprit, ouvrir notre cœur à l’intelligence de son propre Mystère. «Nul ne peut dire Jésus est Seigneur, affirme saint Paul, s’il n’est avec l’Esprit saint» (1 Co 12, 3). Et à Césarée de Philippe, Jésus lui-même déclare à Pierre, qui vient de traverser les apparences et de le reconnaître comme le Fils du Dieu vivant: «Cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux» (Mt 16, 17).

Jésus interroge l’aveugle guéri (comme aujourd’hui encore le célébrant interroge le catéchumène au terme de son cheminement): «Crois-tu au Fils de l’Homme?» (Jn 9, 35). Crois-tu à ce mystérieux personnage, homme parmi les hommes, humble parmi les humbles, mais qui vient d’ailleurs et dont les racines sont au Ciel? Ce Fils de l’homme qui, de toute éternité, «est tourné vers le sein du Père» (Jn 1, 18), mais qui, pour nous les hommes et pour notre salut, «est descendu du Ciel» (Jn 3, 13). Vrai Dieu et vrai homme.

Lui, Lumière né de la Lumière, il est venu pour transformer en fils de lumière ceux qui gisent dans les ténèbres et l’ombre de la mort. En effet, le «Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés» (Mc 2, 10). Pouvoir étonnant, unique, car, enfin, pardonner les péchés est prérogative divine. Dieu seul peut pardonner le péché puisque c’est Dieu lui-même que le péché offense. D’ailleurs les scribes ne s’y trompent pas. «Mon enfant, dit Jésus au paralytique, tes péchés sont remis.» «Comment celui-là parle-t-il ainsi? Il blasphème! Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul?» (Mc 2, 5-7). Eh bien, Jésus remet les péchés et, pour preuve, il en efface les conséquences.

Tirons-en les conclusions. Ce Fils de l’Homme passe largement l’homme. Il est plus qu’un homme, plus qu’un prophète, plus qu’un nouveau Moïse. Il est Dieu en personne. Dieu le Fils. «Moi et le Père nous sommes un» (Jn 10, 30). Alors, l’aveugle déclare: «’Je crois, Seigneur’, et il se prosterne devant lui», comme autrefois, au Buisson, Moïse s’était prosterné devant Celui qui est, devant le Dieu trois fois saint, Père, Fils et Esprit saint.