Homélie du 13 mai 2021 - Solennité de l'Ascension

Entrer dans la plénitude

par

fr. Jean-Michel Maldamé

La résurrection de Jésus est un fait réel, attesté par les témoins. C’est un événement fondateur : un accomplissement et une nouvelle création. Dans la fulgurance de l’instant, cet événement brise les contraintes de l’espace et du temps. Jésus ressuscité se rend présent en divers lieux : à Jérusalem, en Galilée… Il se manifeste en des circonstances diverses, dans le jardin, sur la route, dans la maison… Il ne se contente pas de se faire reconnaître : il donne part à son Esprit, il envoie les disciples en mission, il leur donne le pouvoir de pardonner et de guérir, il préside le repas… Tout cela est si riche qu’il ne suffit pas d’une seule célébration pour le vivre, aussi nous avons sept fois sept semaines (« le temps pascal ») pour célébrer ce Jour. Pour le dire, nous avons aussi des expressions différentes.

Pour dire la victoire de Jésus sur la mort, la confession de foi se fonde sur deux images venues de notre expérience. La première est celle de la guérison. Elle est advenue quand le malade se lève. Cette image est reprise plus radicalement pour la résurrection d’un défunt dont le corps est couché sur un lit ou dans une tombe. La résurrection est dite par le verbe « se lever » et précise « se lever d’entre les morts ». La seconde image est plus large ; elle est spatiale : monter au ciel. En effet, dans l’imaginaire religieux les divinités sont en haut, dans le ciel, signe de leur supériorité ontologique. Cette image préside aux récits de l’Ascension que nous lisons dans la Bible. Saint Luc mentionne deux fois l’entrée de Jésus dans la gloire du ciel, d’abord dans son évangile (Lc 24, 51) et ensuite dans les Actes des apôtres (Ac 1, 3-9). Cette double mention indique bien que ce n’est pas un départ, mais une intronisation.

La résurrection est une montée de Jésus au ciel, où réside la gloire de Dieu : Jésus ressuscité entre dans la gloire et monte au plus haut des cieux. Hélas, cette manière de dire a des limites. Elle est source de confusions qui ont été rencontrées par les apôtres. Ils ont dû y faire face. Contre le paganisme, par saint Paul, mais aussi à l’intérieur même de la tradition biblique par l’auteur de la Lettre aux Hébreux.

Saint Paul fait face à la culture cosmopolite de la Province alors dite Asie (la rive orientale de la mer Égée : avec de grandes villes comme Éphèse…). Pour la population d’alors, le ciel était le lieu de résidence de nombreuses figures divines (notre mention des jours de la semaine en garde mémoire en rattachant les jours à des divinités : Mars, Vénus, Saturne, Jupiter…). Certains ont interprété la résurrection de Jésus comme une montée au ciel, Jésus devenant une puissance céleste. Paul réagit contre cet amalgame. Non ! Jésus n’est pas devenu une puissance céleste comme les autres, fut-ce la plus grande. C’est dans cet esprit que dans l’épître aux Colossiens, Paul affirme que Jésus est l’image du Dieu invisible, le créateur du ciel et de la terre, le principe du salut de tout l’univers et le sauveur du monde par le sang de la croix .

Le deuxième texte qui parle amplement de l’entrée de Jésus dans la gloire est la Lettre aux Hébreux. Dans le contexte de la pensée juive, cet exposé théologique s’oppose à ceux qui disaient que, monté au ciel, Jésus avait rejoint les anges, ses semblables. En citant les Écritures, lues comme parole de Dieu, et reçues comme telles par les destinataires de la lettre, l’auteur montre que cet amalgame n’a pas de fondement, car Jésus est tout autre chose qu’un habitant du ciel : vraiment homme, être de chair et de sang, il est le sauveur de tout l’univers. Il est le Fils de Dieu au sens plénier, celui qui participe de la gloire et de la sainteté, fondement et rayonnement de l’être de Dieu. Il est le Fils de Dieu, non par adoption, mais par nature. Fils manifesté par le fait qu’il a mené le salut à son accomplissement.

Cette reconnaissance n’est pas facile à faire, aussi l’auteur précise que cette ascension n’est pas une évasion, car elle est l’achèvement de tout ce que les évangiles rapportent. La Lettre aux Hébreux le dit dès le début dans une expression, hélas trop souvent mal traduite. La phrase désigne la résurrection de Jésus qui, après sa mort, est entré dans la plénitude. Cette plénitude est dite par un mot grec oikouménê : ce mot dit l’horizon de la vie humaine dans la paix, la communion, la réciprocité des consciences, l’amour et la connaissance, l’unité et la fraternité. La traduction par « monde » empêche de voir qu’il s’agit de ce qu’annonçaient les Écritures : « le monde à venir », Dieu tout en tous. Entendre le mot grec oikouménê dans sa plénitude s’impose. En effet, après avoir écarté la confusion qui fait de Jésus un ange remonté au ciel, la Lettre aux Hébreux explicite ce qui concerne la vie de Jésus ; elle insiste sur ce qu’il a vécu tout au long de sa vie et tout spécialement dans sa Passion. Là, Jésus est devenu le sauveur en vérité, car il a partagé le plus profond et le plus amer de la condition humaine. Dans la gloire où il se tient maintenant, il reste celui qui a été solidaire de l’humanité, en tout, sans exclusion. L’Ascension n’est pas une évasion, mais un accomplissement.