Homélie du 1 novembre 2022 - Solennité de la Toussaint

Dis-moi, toi le chrétien, la Toussaint, c’est quoi ?

par

fr. Pierre Zgirski

Comme notre civilisation se paganise à grands pas, autant vous le dire tout de go, frères et sœurs, il va falloir adapter votre langage quand vous irez aux périphéries pour annoncer Jésus ou si ce sont elles qui viennent à vous.
À cette question, vous pourriez leur répondre : « Pour nous chrétiens, c’est une fête, on y célèbre tous les saints qui sont au Ciel. » À l’idée de faire la fête, peut-être vous demanderont-ils : « Et c’est quand ? » Pour les allécher répondez-leur : « C’est le lendemain de la méga teuf d’Halloween. » Ils comprendront tout de suite.
Halloween, vous connaissez bien sûr : cette grande opération marketing sans tabou : une fête pleine de folklore, où le ridicule se mêle au mauvais goût sous couvert d’exorciser la peur de la mort.

Mais revenons en pays de connaissance, à cette fête, la nôtre, la vraie, celle qui anticipe la vie du Ciel : la Toussaint, comment l’aborder ? Sous quelle acception ? Comment la vivre ?
Pour paraphraser Jésus, comment lis-tu ? : « tous les saints » ou « tous saints ». À proprement parler, lors de cette fête nous honorons tous les saints connus et inconnus.

Dans le premier cas (« tous les saints »), on les fête davantage comme un observateur qui contemplerait une foule immense vêtue de blanc : à la fois médusé d’admiration et d’étonnement et peut-être un peu dépité ; dans l’autre cas, on s’exclamerait : « Tous saints ! dans cette foule immense ! », et l’on ajouterait aussitôt : « Ils seraient d’autant plus nombreux si chacun de nous devenait un saint ». Pour ma part, je veux en être, sachant que ce désir vient de Dieu.

Tous saints : bien plus qu’une accroche pour tout prédicateur hésitant, davantage qu’un slogan ! Une vocation indépassable, notre vocation commune en tant que baptisés ou pour le dire autrement : l’unique véritable ambition de tout vrai chrétien.
En effet, l’espérance du chrétien est de parvenir à rejoindre la multitude des saints que nous fêtons aujourd’hui. Tous saints : devise du chrétien d’ici-bas, béatitude du ravi, là-haut, contemplant Dieu et le louant éternellement.

Mais « tous ces gens vêtus de blanc, qui sont-ils et d’où viennent-ils » ? Cette question, elle n’est plus adressée au voyant de Patmos, mais à chacun de nous ici présent et là-bas aux périphéries !

Alors ? Grand silence, aucun de vous n’ose répondre ? Ou bien est-ce que — pour parler franchement — vous seriez tentés de répliquer : ces gens vêtus de blanc, comme tous les saints que nous fêtons aujourd’hui, ce sont des êtres d’exception, des extraterrestres comme les parents de la petite Thérèse, laquelle disait qu’ils étaient « plus dignes du Ciel que de la terre ». Nous autres, nous sommes d’en bas, englués dans les soucis du quotidien.
Effectivement, tout cela paraît tellement lointain…, alors certainement vous seriez tentés de conclure : pour le Ciel on verra plus tard ! Toutefois, il ne faudrait pas trop vous attarder au risque de vous retrouver pris de court.

« Notre secours est dans le Nom du Seigneur », pour sûr ! Toutefois, il a plu au Seigneur que ce secours passe aussi par l’intercession de ceux qui sont vêtus de robes blanches. Frères et sœurs, croyez à la communion des saints et à la réversibilité des mérites ; ne vous contentez pas de réciter votre Credo chaque dimanche ; n’oubliez pas la promesse de la petite Thérèse : « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre » ; encore faut-il penser à la solliciter, elle comme cette foule qu’on ne peut dénombrer !
Bon, je ne voudrais pas vous mettre dans la gêne, vous ferez votre examen de conscience une fois rentrés chez vous.

Certes, il vous arrive comme à moi de relever la tête, mais c’est bien souvent pour s’inquiéter de ce qu’il y aura à faire demain. Alors qu’il faudrait d’abord relever la tête et fixer notre regard sur l’aujourd’hui de l’accomplissement de la parole de Dieu car comme nous le dit saint Jean : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu… Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur. »

« Dès maintenant » et non pas demain, car demain ne nous appartient pas. Au calendrier liturgique, demain sera le jour des chrysanthèmes, dont la fragrance annonce la commémoraison de nos défunts. Notre regard se portera alors sur une terre où ne poussent que le granit et le marbre ; sur ces pierres nous y déposerons nos magnifiques chrysanthèmes, leur parfum d’agréable odeur accompagnera notre prière d’intercession. Prière d’autant plus précieuse et féconde si elle est fondée sur notre foi en la communion des saints, car par le baptême nous sommes tous devenus des saints en puissance. Enfin, discrètement nous laisserons le silence reprendre ses droits.
« Dès maintenant », il voudrait s’inviter chez nous mais il tombe sur notre affairement : videur redoutable et sans scrupule.

Alors en ce jour chômé, fêter la Toussaint doit être pour chacun de nous un électrochoc, une invitation à nous arrêter, pour lever enfin la tête et porter notre regard sur la vie bienheureuse, notre unique prédestination, notre vocation pour l’éternité : « Oui être enfants de Dieu ad vitam aeternam. »

Néanmoins, comme tout petit d’homme, il nous faut apprendre à faire nos premiers pas sur notre chemin de sainteté dessiné par Dieu, à nous laisser être relevés par lui quand nous trébuchons, afin d’être capables, le jour venu, de nous jeter sans crainte dans les bras du Père pour une étreinte éternelle !

Bref, pour ne pas risquer de perdre de vue l’héritage de la vie éternelle, il nous faut absolument garder le cap. Or les soucis et la fatigue du quotidien nous font immanquablement dévier. Apprenons à corriger les dérives induites par nos comportements : fréquentons assidûment les saints par la prière et la lecture de leurs vies mais surtout en imitant ceux que nous affectionnons le plus.

Frères et sœurs, en ce jour de fête, ayons un cœur d’enfant : jubilons sans modération. Je vous sens hésitants, alors mettez-vous à l’écoute de Marcel Van lequel écrivait : « J’ai compris que Dieu est amour et que l’Amour s’accommode de toutes les formes de l’amour. Par conséquent je peux me sanctifier au moyen de toutes mes petites actions, pourvu que je fasse tout par amour. Oh ! Quel bonheur ! Désormais je ne crains plus de devenir un saint. » Puissions-nous le comprendre aussi et en vivre pareillement. Amen.