Homélie du 10 juin 2007 - Fête du Corps et du Sang du Christ

Faire de sa vie une eucharistie

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Je vous trouve bien impassibles, frères et sœurs (serait-ce inconscience de votre part?), pour des personnes que menace un danger aussi imminent. Et quel danger! Un danger de mort… Car toute église le dimanche passe au rouge. Zone d’alerte maximale. Nous risquons gros en venant ainsi nous exposer, sans précaution, à l’action du Très Saint Sacrement. La contamination par la fibre d’amiante ou même par les déchets radioactifs est une aimable plaisanterie au regard de la puissance irradiante de l’eucharistie. Et je m’étonne que le ministre de la santé (mais nous ne ferons pas de politique aujourd’hui) n’ait pas encore lancé une campagne nationale de prévention pour expliquer que quiconque participe à la célébration de la Messe est menacé de christification aiguë. Il court le risque de devenir conforme à Jésus-Christ, affligé, comme lui, d’un incurable tropisme d’amour qui le sort de lui-même et le propulse vers le Père et vers les hommes ses frères.

1/ Ce tropisme qui tourne le Fils vers le Père est une maladie génétique. Elle ne date donc pas d’hier. « Au commencement était le Verbe » et le Verbe était « tourné vers le sein du Père » (Jn 1, 18). De toute éternité, le Père engendre un Fils. Un Fils auquel il communique tout ce qu’il a, tout ce qu’il est. Et ce Fils, loin de s’approprier le don du Père, loin de s’en emparer comme d’une proie, le restitue et le fait fructifier en action de grâce, en pure « eucharistie ». La première et éternelle eucharistie. Il y a, comme vous savez, des miroirs de mauvaise qualité: ils absorbent la lumière; ils déforment le modèle. Le Fils, lui, est la parfaite Image du Père. Il est comme un miroir sans tâche qui renvoie intégralement et transforme en action de grâce la lumière qu’il reçoit du Père.

2/ Une vieille légende raconte, à propos du roi Midas, qu’il avait obtenu des dieux le redoutable pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touchait. Ce qui n’avait pas que des avantages puisque peu s’en est fallu qu’il mourût de faim… Le Fils de Dieu, lui, a le pouvoir de transformer tout ce qu’il touche… en tournesol. Je veux dire qu’à tout ce qui passe dans sa sphère d’influence, le Fils communique sa propre attitude eucharistique, c’est-à-dire son tropisme vers le Père qui est le vrai Soleil du monde spirituel. Ainsi fait-il, au moment de l’Incarnation, pour sa propre humanité. « En entrant dans ce monde, dit l’Écriture, le Christ, comme en écho à ses dispositions éternelles, déclare: ‘Voici je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté’  » (He 10, 5-7).

Or quelle est la volonté du Père sinon, précisément, que les hommes « reproduisent l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères » (Ro 8, 29)? Voilà pourquoi Jésus-Christ, au terme de sa mission terrestre, transmet aux hommes l’Esprit, son Esprit, afin qu’il les tourne vers le Père dans une attitude filiale. Car telle est bien notre vocation: devenir par grâce ce que le Fils est par nature.

3/ La toute première bénéficiaire de cette grâce est la Vierge Marie. Elle est la première des configurés au Christ, la première des « eucharistiés ». En effet, elle est par excellence celle qui reçoit le Fils ? et elle l’a reçu dans son cœur avant de le concevoir dans son corps. Aussi, dès sa conception immaculée, est-elle façonnée de l’intérieur par le Christ à son image et ressemblance. En lui et comme lui, elle est tout accueil au don du Père. Fiat. En lui et comme lui, elle est pure action de grâce à la louange de gloire du Père. Magnificat. En lui et comme lui, ce tropisme vers le Père la propulse au service de ses frères. « Marie partit et se rendit en hâte dans la montagne de Judée… »

4/ Mais cette christification se réalise aussi en chacun de nous. Spécialement, quand nous participons à l’eucharistie. Car la Messe n’est pas un spectacle, plus ou moins réussi, que nous pourrions observer de loin, du balcon, en toute neutralité. Ou si vous préférez, c’est un spectacle, mais alors un spectacle inter-actif, de sorte que quiconque vient à la Messe le fait à ses risques et périls. En effet, qu’est-ce que la Messe sinon l’action par laquelle le Christ ressuscité se rend présent au milieu des siens, les attire à lui, les empoigne au plus profond d’eux-mêmes pour les entraîner dans son offrande d’amour. Voilà pourquoi on n’assiste pas à la Messe: on y participe. Pendant la célébration, tout mon être doit vibrer en harmonie avec ce qui se passe réellement sur l’Autel. Du fond du cœur (et non du bout des lèvres), je dois m’associer à l’offrande que Jésus fait de sa propre vie. Avec lui, je dois passer aujourd’hui de ce monde au Père. Écoutez les paroles que l’Imitation de Jésus-Christ met dans la bouche du Seigneur: « De même que je me suis offert volontairement pour vos péchés à mon Père, les bras étendus sur la Croix, et le corps nu, ne me réservant rien […], de même vous devez tous les jours dans le sacrifice de la Messe, vous offrir à moi, en hostie pure et sainte, du plus profond de votre cœur et de toutes les puissances de votre âme. Que demandé-je de vous, sinon que vous vous abandonniez à moi sans réserve? » Voilà comment on participe à la Messe, voilà comment, dimanche après dimanche, communion après communion, notre vie devient ce qu’elle doit être: une eucharistie.

Car ne nous y trompons pas, la vie chrétienne n’échappe pas aux lois de la physique, et spécialement au deuxième principe de la thermodynamique, à savoir la terrible loi de l’entropie. Tout système isolé tend de soi vers le désordre, vers la décomposition, vers le zéro. Sans apport extérieur d’énergie, un système se dégrade inéluctablement. Ou, pour le dire de manière plus poétique, un feu qu’on n’entretient plus en y jetant du bois décline puis s’éteint. Un amour qui ne prend plus les moyens de nourrir sa flamme, tiédit d’abord, se refroidit ensuite et enfin disparaît. De même, un chrétien qui ne recharge pas ses batteries, qui ne s’expose pas régulièrement au rayonnement eucharistique du Christ, perd peu à peu son tropisme vers le Père. Le pape Benoît XVI, dans sa récente exhortation apostolique consacrée à l’eucharistie comme sacrement de l’amour, explique que l’eucharistie ne cesse de donner et de redonner à notre existence sa forme proprement chrétienne. Laquelle n’est jamais acquise une fois pour toutes. Surtout dans un contexte sécularisé comme le nôtre, où nous absorbons sans trop nous en rendre compte des manières de penser et de vivre qui dissolvent les valeurs de l’Évangile. L’eucharistie joue alors le rôle d’antidote puisque, par elle, nous accueillons le Christ qui, de l’intérieur, renouvelle notre mentalité, « rafraîchit » son image en nous, et restitue à notre existence son vrai sens, son pole magnétique: Dieu.

Alors, mes petits amis, vous qui tout à l’heure allez recevoir pour la première fois le Corps et le Sang de Jésus, c’est-à-dire Jésus en personne, ouvrez bien grande la porte de votre cœur. Dites à Jésus, dans le secret: « Viens, Seigneur, prends possession de mon cœur, installe-toi bien et fais comme chez toi. Et puis, par la force de ta Résurrection, transforme-moi à ton image et ressemblance. Rends mon cœur semblable au tien. Un cœur tout tourné vers le Père et brûlant d’amour pour le salut des hommes. Un cœur eucharistique. »