Homélie du 15 mars 2009 - 3e DC

Fatigués?

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Des deux, le plus fatigué n’est pas celui qu’on pense. Certes, Jésus, pas plus qu’il ne fait semblant d’être un homme, ne fait pas semblant d’être fatigué. Il l’est vraiment. Long a été le chemin, accablante la chaleur du jour, et être à jeun n’arrange jamais rien. Or nous savons par expérience que, lorsque diminuent les énergies vitales, toute action devient pesante, pénible. Une sorte de tristesse s’installe. On s’arrête, on s’assoit, on s’enlise. C’est la fatigue. Mais il y a fatigue et fatigue. Bonne et bienheureuse est la fatigue de Jésus. Il ne se fatigue pas pour du vent, car il s’est mis en quête de la brebis perdue. Mais mauvaise et malheureuse est la fatigue de cette femme de Samarie. Elle est fatiguée d’abord parce que si loin est le puits et si profond (Jn 4, 11). Parabole en acte de sa propre vie: elle dépense beaucoup d’énergie pour pas grand’chose. Elle est fatiguée ensuite, parce que c’est chaque jour que la cruche se vide, chaque jour qu’elle a soif à nouveau, chaque jour qu’il faut venir au puits, comme chaque jour Sisyphe remonte son rocher. Image éloquente d’une vie écrasée par le poids du quotidien, par l’éternel retour du même. Aucun horizon, aucune espérance. Ou plutôt un cimetière d’espérances aussitôt déçues qu’éveillées.

Car l’espérance ne peut pas ne pas renaître chaque matin. Comment vivre sans espérer quelque chose qui ressemble de près ou de loin au bonheur? Elle espère donc, cette femme, mais elle espère mal et par conséquent elle est déçue dans ses espérances. Et rien n’est plus fatigant. «- ‘Appelle ton mari.’ – ‘Je n’ai pas de mari.’ – ‘Tu as bien fait de dire: ‘Je n’ai pas de mari’, car tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari.’ Jésus met le doigt sur la plaie. De même que cette femme s’épuise à puiser une eau qui ne désaltère pas, de même elle se fatigue à courir après des bonheurs qui n’en sont pas. Des bonheurs au rabais. De petites combines sentimentales qui n’aboutissent à rien. «Mon peuple, dit le Seigneur, a commis deux crimes – deux crimes qui n’en font qu’un. Ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau» (Jr 2, 13).

Or voilà qu’aujourd’hui, la Source même vient au devant de cette «terre sèche, altérée, sans eau» (Ps 62, 1) qu’est le cœur brûlé de la Samaritaine. Jésus l’appelle: «Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive» (Jn 7, 37). «Venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et moi je vous procurerai le repos» (Mt 11). Mais, pour cela, il vous faut comprendre deux choses essentielles.

Voici la première: «Femme, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses: une seule est nécessaire» (Lc 10, 41-42) et cet unique nécessaire, c’est Dieu. Alors cesse de grignoter des en-cas et mord à belles dents dans le Pain substantiel. «Pourquoi, dit le Seigneur, dépenser de l’argent pour autre chose que du pain, et ce que vous avez gagné, pour ce qui ne rassasie pas?» (Is 55, 2). Cet amour absolu, total, définitif; cet amour unifiant qui donne sens à la vie; cet amour que tu désires tant mais que tu cherches à tort et à travers, c’est Dieu. Dieu et Dieu seul, parce qu’il est Bonté infinie, peut combler l’infini des désirs de ton cœur. En dehors de lui, il n’y a pour toi ni paix, ni repos, mais trouble, fatigue et déception. «Ma nourriture, déclare Jésus, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin» (Jn 4, 34). Voilà la nourriture qui ne déçoit pas, voilà le travail qui ne fatigue pas. En toute chose chercher, vouloir et accomplir la volonté du Père. C’est-à-dire que dans mes actions, mes démarches, mes choix, le motif déterminant doit être de plaire à Dieu, d’accomplir ce que Dieu attend de moi. Tel est pour l’homme le seul chemin du bonheur. Là et là seulement, dans l’adhésion amoureuse à la volonté de Dieu, se trouve le repos dans le labeur, la paix dans le combat. Mais si je prétends m’en sortir tout seul, si je n’en fais qu’à ma tête, alors s’installera inéluctablement la mauvaise fatigue, signe que je fais fausse route. Il en sera de moi comme de cet oiseau qui par mégarde s’est introduit dans la maison. Affolé, il fuit vers la lumière la plus apparente, il se heurte à la vitre. Une fois, deux fois, trois fois?, il s’obstine dans la voie qui n’est pas bonne, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pourtant une main amie s’offrait à lui et elle l’aurait conduit, à traverser les ténèbres d’un instant, vers la liberté et la pleine lumière. Mais il n’a pas voulu.

«En Dieu seul le repos de mon âme» (Ps 61, 2). Telle est la première vérité à comprendre si nous voulons que notre cœur s’établisse dans la paix. Et voici la seconde: notre travail ne consiste pas tant à trimer pour extraire l’eau du puits qu’à «ouvrir large la bouche» (Ps 81, 11) pour recevoir l’eau du Ciel. Mais ici s’impose un détour par la géographie, et plus précisément l’hydrographie. Quelle est en effet la différence fondamentale entre l’Égypte et la Terre sainte? En bon promoteur immobilier, Moïse l’explique ainsi au peuple d’Israël: «Le pays où tu entres pour en prendre possession n’est pas comme le pays d’Égypte [?] où, après avoir semé, il faut arroser avec le pied» (Dt 11, 10). Étrange! À ma connaissance, les égyptologues n’ont toujours pas identifié la moindre fresque, le moindre graffiti, qui représenterait un paysan égyptien avec un arrosoir au bout du gros orteil! En fait, Moïse fait ici allusion aux procédés d’irrigation, fort pénibles, où le pied jouait un grand rôle, tant pour capter l’eau du Nil que pour la distribuer dans diverses rigoles. Car, en Égypte, rare est la pluie et on arrose, si je puis dire, à la sueur de son front. Or rien de tel avec ce merveilleux cadeau qu’est la Terre sainte. Ce pays, dit Moïse, est «un heureux pays, pays de cours d’eau et de sources» (Dt 8, 7), «pays de montagnes et de vallées arrosées par la pluie du ciel» (Dt 11, 11). L’eau – la vie – y vient d’en haut et non d’en bas. Aussi quand la Samaritaine vient puiser l’eau au puits, je me demande si elle ne retourne symboliquement en Égypte, dans la maison de servitude.

Mais Jésus est là qui répand à profusion la rosée céleste, le don du Père, c’est-à-dire l’Esprit d’amour qui donne la vie précisément parce qu’il nous fait accomplir en toute chose, comme Jésus, la volonté du Père. Aussi «vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent» (Is 55, 1). «Il n’est pas question, dira saint Paul, de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (Rm 9, 16). C’est gratuit, c’est cadeau. C’est la grâce. Alors, je m’adresse à tous les fatigués parmi nous. Et je leur dis: Mes amis, laissons là bidons et jerricanes et recueillons plutôt la rosée du Ciel. Voilà l’élixir et le tonifiant qu’il nous faut. Dieu «ne se fatigue ni ne se lasse» (Is 40, 28). Il est le Feu qui brule sans se consumer (cf. Ex 3, 2), Énergie qui se renouvelle sans cesse en elle-même, Acte pur. C’est donc lui qui «donne la force à qui est fatigué et prodigue le réconfort à qui est sans vigueur» (Is 40, 29) Voilà pourquoi, poursuit le prophète, «les adolescents se fatiguent et s’épuisent, les jeunes ne font que chanceler – dans la mesure où ils ont la naïveté de ne compter que sur leurs propres forces, dont ils n’ont pas encore expérimenté les limites -, mais ceux qui espèrent dans le Seigneur renouvellent leur force [?], ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer» (Is 40). Ainsi soit-il.