Homélie du 2 octobre 2005 - 27e DO

Folie du pêcheur, folie de Dieu

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Mais quelle histoire de fou! Voila une parabole qui ressemble plus à un fait-divers sordide qu’à une pieuse histoire édifiante! Notre Seigneur ne nous a pas épargné les détails les plus terribles. Voyez cette bande de vignerons pris d’une folie meurtrière qui assassinent à la chaîne. Non contents d’avoir passé un serviteur à tabac, ils en tuent un deuxième et en lapide un troisième. Et leur folie meurtrière ne semble pas avoir de limites. L’Évangile nous dit qu’ils tuèrent encore un plus grand nombre de serviteurs et même le fils du propriétaire! Parlons-en d’ailleurs du propriétaire. Il n’a pas été lui non plus épargné par ce vent de folie. Quelle idée d’envoyer son fils au devant d’une mort certaine? «Ils respecteront mon fils.» Voilà bien un propos insensé dont l’imprudence a coûté cher à son héritier.

Le plus terrible dans cette histoire – le plus fou – c’est que cette parabole ou plutôt cette allégorie,car c’en est une, renvoie à des personnes et des situations ayant réellement existé ou pouvant encore se reproduire. Lorsque Jésus parle d’un propriétaire,il fait évidemment référence à Dieu, qui comme nous l’a rappelé le prophète Isaïe, aime sa vigne, c’est-à-dire son peuple d’un amour infiniment prévenant. Le fils, l’héritier qui est jeté et tué en dehors de la vigne, c’est Jésus lui-même crucifié hors de la ville sainte. Les serviteurs, quant à eux, désignent les prophètes de Dieu dont le sort a souvent été celui du martyre.Les vignerons, enfin, sont ceux que l’Écriture appelle les impies, ceux qui s’éloignent de la loi de Dieu, en somme, les pécheurs endurcis. Cette histoire est terrible, car c’est l’histoire du salut: l’histoire de la folie des hommes, de la folie de Dieu.

Revenons à la folie des ces vignerons. Si leur folie meurtrière apparaît comme sans bornes au regard du grand nombre de ceux, qui pour le service de Dieu sont tombés sous leurs coups, elle ne doit pas nous cacher une autre folie: leur prétention à capter l’héritage du fils. «Celui-ci est l’héritier: venez! Tuons-le, que nous ayons son héritage.» La foule,qui écoute Jésus enseignant dans le temple, ne s’y est pas trompé. Loin de mettre la main sur l’héritage, ces impies de vignerons, ces misérables périront sûrement sous la main du propriétaire. Comment peuvent-ils hériter d’un bien qui est toujours en la possession de son propriétaire légitime? En toute logique le propriétaire cherchera à venger son fils. Il faut être aveuglé par une bien grande folie pour risquer les représailles du propriétaire de la vigne. Cette folie qui les aveugle, cette folie à l’origine de toute leur folie, c’est la folie de l’homme pécheur qui s’éloigne de Dieu. Le péché est une pente glissante qui fait perdre raison à l’homme. Souvenons-nous du roi David qui a cru, en sa folie pécheresse, qu’il pouvait impunément prendre la femme d’un autre, en le faisant – au passage – assassiner et continuer à vivre comme si de rien n’était. Qu’arriva-t-il par la suite? David fut rattrapé par son péché et perdit son fils né de la femme d’Urie le Hittite. Bien mal acquis ne profite jamais… La folie de ces vignerons impies, qui ont refusé d’accueillir le Fils en sa qualité d’héritier de son Père, les a conduits à l’acte le plus injuste de toute l’histoire. Ils ont tué le Juste à cause de leur péché. Mais prenons garde de ne pas faire uniquement reposer la responsabilité de la mort du Christ sur les épaules de quelques grands prêtres pharisiens et de nous en laver les mains. «Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font.» (Luc 23, 34). Rappelons-nous que Jésus est mort pour nos péchés, à cause de nos péchés. Qu’il a été livré aux mains des pécheurs,des pécheurs de tous les temps.

Et la folie du propriétaire de la vigne, c’est-à-dire de Dieu, que pouvons-nous en dire? Dieu serait-il fou au point d’envoyer son Fils droit vers une mort violente? Il faut bien en convenir, Dieu est fou, mais pas d’une folie meurtrière et encore moins vengeresse. Dieu ne veut pas la mort du pécheur et encore moins celle de son Fils. Dieu notre Père est fou au point de croire possible la conversion du pécheur. «Ils respecterons mon Fils». Dieu veut croire que le plus grand des pécheurs peut accueillir sa grâce, son Fils et renoncer à sa folie, à son péché. Cette folie de Dieu, c’est la folie de l’amour miséricordieux qui ne renonce jamais à offrir un espace où la conversion est possible. Cette folie qui va jusqu’à tout donner, même son bien le plus cher. «En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous: Dieu a envoyés on Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui. En ceci consiste l’amour: ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son fils en victime de propitiation pour nos péchés.» (1 Jn 4, 9-11). Mais Dieu, devait-il par amour du pécheur risquer la vie de son Fils? L’homme valait-il la peine pour que Dieu lui sacrifie son Fils unique et Bien-aimé?

Il nous est bien difficile de rentrer dans ce mystère, nous voudrions tant raisonner la folie de Dieu. «Une bonne correction voilà ce que mérite le pécheur, non la mort d’un innocent et cela suffira pour le faire rentrer dans le droit chemin !» Pourtant, il a plu à Dieu de nous aimer par son Fils alors que nous étions loin de lui. « C’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants.» (1 Co 10, 21) «Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages…» (1 Co 10,27). À nous donc de rentrer dans l’intelligence de la folie divine au lieu de vouloir faire renter Dieu dans nos catégories trop étroitement humaines. Dieu n’a pas voulu la mort de son Fils, mais la conversion des pécheurs. Et si Dieu a permis que son héritier meure hors de la ville sur une Croix, c’est qu’en son infinie sagesse, qui est folie pour ceux qui se perdent, il pouvait, par le langage de la Croix, obtenir le salut de tous. «La pierre qu’avait rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte;c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux.»

Cet évangile doit être aujourd’hui pour nous,frères et sœurs, un appel pressant à une double conversion: conversion du cœur, conversion de l’intelligence. Conversion du cœur: dans la dynamique de notre vie baptismale renonçons au péché et à sa folie, car loin de produire de bons fruits, notre vigne donnera un vin qui n’aura pas le goût de celui du Royaume. Conversion de l’intelligence: laissons Dieu être ce qu’il est et reconnaissons dans la folie du message de la croix, l’expression sublime de son amour pour entrer un jour dans le Royaume promis à ceux qui aiment et servent Dieu.