Homélie du 19 octobre 2003 - 29e DO

Grandeur et Service

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Pour la troisième fois, Jésus vient d’annoncer sa passion aux apôtres. Il l’a fait en des termes effrayants: «… le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens, ils le bafoueront, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et après trois jours il ressuscitera

Que suggère cette annonce dramatique à Jacques et Jean? Un silence gêné? Des protestations indignées: «non cela n’arrivera pas» comme celles de Pierre lors de la première annonce de la passion? Rien de tout cela, mais une demande de promotion, et quelle promotion! Rien moins qu’occuper les deux meilleures places l’organigramme de son Royaume, l’un à la gauche de Jésus, l’autre à sa droite.

C’est ce qui s’appelle avoir l’esprit d’à propos. Jésus leur a parlé de son abaissement, eux, ils rêvent d’élévation. Fait troublant, la seconde annonce de la passion avait déjà provoqué une réaction de ce genre. Cette fois là, en effet, les apôtres s’étaient querellés entre eux au sujet de leur grandeur respective. Aujourd’hui, Jacques et Jean ont au moins le mérite de s’ouvrir directement à Jésus de leur rêve de gloire, et si on en croit Marc, sans recourir à leur maman, comme de grands garçons! Étonnant de constater à quel point, les rêves de grandeur peuvent inspirer à l’être humain tant de petitesses! Car en somme, Jacques et Jean cherchent à s’assurer la complicité de Jésus dans ce qui ressemble fort à un coup d’état: prendre la place de Pierre le premier des apôtres.

On se serait attendu à une réaction indignée de Jésus. Elle ne vient pas. Au lieu de cela, c’est un pathétique «êtes vous assez attachés à moi pour boire avec moi la coupe de ma passion en étant plongé dans les eaux amères de la mort». C’est presque comme s’ils leur disaient «Jacques et Jean, vous qui désirez tant diriger mon troupeau, m’aimez-vous vraiment?».

Et puis la mise au point vient enfin: «si quelqu’un veut être grand il sera votre serviteur». Bonne nouvelle: il est donc légitime d’aspirer à la grandeur. Encore faut-il désirer la vraie grandeur et non ses contrefaçons.

– La fausse grandeur? Jésus l’a stigmatisée en termes définitifs: elle consiste à dominer en maître comme le font les chef des nations et à faire sentir aux autres son pouvoir. La fausse grandeur? C’est la volonté de puissance sous toutes ses formes: celle du démagogue ou de l’Ayatollah fanatique qui jouit de son emprise sur les foules, sans doute, mais aussi du tyran domestique ou du petit chef de bureau qui se fait redouter de ses subordonnés. Elle consiste à savourer son pouvoir d’imposer sa volonté à autrui, et parfois même à jouir de son pouvoir de nuire. Cette volonté de puissance n’était sans doute pas étrangère à Jacques et Jean, ces deux fils du tonnerre, prêts à faire fondre le feu du ciel sur les Samaritains qui avaient eu le mauvais goût de mal les accueillir.

– La vraie grandeur, nous dit Jésus, consiste à servir. Comprenons bien: Jésus ne dit pas «remplacez votre appétit de grandeur par le désir de servir», mais bien «la vraie nature de la grandeur que vous désirez ne consiste dans rien d’autre que le service». Il n’y en a jamais eu d’autre que celle-là. Tout le reste est grandeur illusoire.

En voulons-nous la preuve? Il suffit de considérer la manière dont Dieu lui-même s’est toujours comporté avec les hommes. Depuis les origines, il s’est toujours fait le serviteur de l’humanité. Et la Bible, de manière imagée, s’est plu à l’illustrer. Souvenons-nous.

– N’est-ce pas Dieu, en personne qui se fit jardinier et disposa tous les arbres de l’Éden pour le service d’Adam et Ève?

– N’est-ce pas lui qui après la faute s’improvisa couturier pour revêtir Adam et Ève qui avaient honte de leur nudité?

– Lui encore qui se fit le berger au service des brebis d’Israël pour les conduire vers la terre promise?

– Et lorsqu’Israël eut faim au désert, il s’initia au métier de boulanger pour livrer tous les matins la ration de manne dont son peuple avait besoin.

Comment s’étonner dès lors qu’en se faisant homme, Dieu ait pris la condition de serviteur? Dieu étant ce qu’il est, c’était impossible qu’il en fût autrement. Certes, il aurait pu être le serviteur heureux et comblé si l’homme avait accepté les soins que Dieu voulait lui prodiguer. Il fut le serviteur méprisé, le serviteur souffrant parce que l’humanité repoussa ses services. Et pourtant, c’est alors que sa grandeur prit toute sa mesure: le centurion voyant Jésus mourir en croix, en une intuition fulgurante de la vraie grandeur, s’était exclamé «vraiment cet homme était fils de Dieu». C’était encore le même sens profond de la grandeur qui poussa S. Paul à s’exclamer, ivre de fierté: «la croix de mon Seigneur est mon unique gloire».

Le temps de service de Jésus serait-il désormais révolu? Non pas. L’Écriture affirme même le contraire. Lorsqu’à la fin des temps tous les élus seront rassemblés, Jésus en personne «prendra sa tenue de travail, les fera mettre à table, et il passera pour les servir…»

Au fond, cette grandeur véritable n’est pas si éloignée qu’on pourrait l’imaginer de certaines de nos conceptions spontanées. Le langage courant l’atteste à sa façon: le mot ministre signifie étymologiquement serviteur. Et ne dit-on pas d’un homme d’état, qui a bien mérité, qu’il a été grand serviteur de l’état. Grand, parce que serviteur à grande échelle, justement.

Pourquoi? Parce que c’est le propre de la grandeur que de donner de sa personne. Le propre de la petitesse, c’est de croire qu’on est le centre du monde, c’est chercher à éprouver le plaisir rassurant de dominer les autres.

La fausse grandeur, c’est celle qui abaisse autrui, la vraie, c’est celle qui l’élève; la fausse grandeur, celle par laquelle on projette sur autrui l’ombre de sa puissance, la vraie, c’est celle qui met autrui en lumière, en valeur. La vraie grandeur, en un mot, consiste à se dévouer pour que chacun puisse donner le meilleur de lui-même.

Or cette grandeur là, n’imaginons pas qu’elle serait réservée aux grands de ce monde ou aux saints telle la bienheureuse Thérésa de Calcutta. Elle se manifeste chez l’homme ou la femme qui se dévoue sans compter pour son conjoint malade, chez les parents qui remuent ciel et terre pour rendre heureux leur enfant handicapé mental. On la trouve aussi chez l’infirmière harassée de travail et qui pourtant trouve encore l’énergie de réconforter un malade qui a peur de mourir chez le professeur de collège qui lutte pied à pied pour sortir un élève d’une situation d’échec scolaire. Mais elle resplendit ô combien chez la personne âgé ou chez le contemplatif qui apparemment ne peut plus servir personne mais qui en fait porte dans sa prière le souci du salut du monde.

Cette grandeur là, nous l’avons compris, elle a un nom: c’est la charité.