L’enfer n’a pas bonne presse aujourd’hui. Ce qu’on peut comprendre… Il faut dire qu’on est tombé dans de sacrées caricatures de l’enfer. Et de surcroît, l’enseignement sur la miséricorde de Dieu s’accorde mal avec l’existence de gens damnés éternellement.
Pourtant, Jésus parle de ce lieu de ténèbres, de la géhenne, où il y aura pleurs et grincements de dents. Aujourd’hui on en a un écho dans la parabole, mais aussi dans d’autres passages : « Large est le chemin qui mène à la perdition » (Mt 7, 13). On lit dans Mt 13 que Jésus enverra ses anges ramasser tous les fauteurs d’iniquité pour les jeter dans la fournaise ardente (Mt 13, 41-42). Et ailleurs dans la parabole des boucs et des brebis : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel » (Mt 25, 41). Certains disent que ces discours auraient pour but seulement de faire peur sans contenir de réalité. Mais la Tradition en assure le contraire. Je cite le Catéchisme : « L’enseignement de l’Église affirme l’existence de l’enfer et son éternité. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent immédiatement après la mort dans les enfers, où elles souffrent les peines de l’enfer, “le feu éternel” » (CEC, n° 1035).
« Hell exists, and it’s very hot », disait récemment un frère américain à ses étudiants. Le cardinal Journet nous aide à en dire quand même un peu plus : « Les richesses du ciel sont anticipées dans celles de la grâce ; les privations de l’enfer sont anticipées dans celles du péché mortel. Qui comprendrait le mystère du péché mortel aurait compris le mystère de l’enfer qui l’éternise » (Ch. Journet, Le mal, p. 217). L’enfer consiste donc en l’éternisation de l’état d’une personne persistant dans le péché mortel. Une personne qui a choisi délibérément de mettre sa fin dernière dans une créature plutôt qu’en Dieu (ou bien en soi-même, ou bien dans l’argent ou le pouvoir ou dans une autre personne).
Que devons-nous faire alors pour ne pas entrer dans cet enfer comme le riche de la parabole ?
Le premier élément est de reconnaître que seul Dieu peut nous arracher à la vie infernale. Comme dit saint Paul dans la deuxième lecture : « Seul Dieu possède l’immortalité. » Mais il la partage. D’où l’importance d’une vie spirituelle toujours en progrès, qui nous garde en communion avec Dieu : par la confession régulière, des lectures, la participation à l’eucharistie. Pour qu’il y ait une véritable conversio ad Deum. Faire dire des messes peut porter cette intention aussi. Un passage de la prière eucharistique 1 qu’on va prier aujourd’hui en fait mention : « Voici l’offrande que nous présentons devant toi, nous tes serviteurs et ta famille entière : dans ta bienveillance, accepte-la. Assure toi-même la paix de notre vie, arrache-nous à la damnation et reçois-nous parmi tes élus. »
Un second élément qui conduit sûrement à la vie éternelle est rappelé par Amos. Il encourage, comme dans l’Évangile, à donner une vraie place au pauvre, au faible, à l’étranger, pour qu’une vie de charité bien vivante s’incarne en nous. Le psaume 40 commence ainsi d’ailleurs : « Heureux qui pense au pauvre et au faible, au jour de malheur, le Seigneur le délivre. »
Je vous prie de m’excuser car ce sujet peut sembler un peu lourd en ce début d’année, mais certains regrettent aussi, avec raison, que ce genre de sujets eschatologiques ne soit pas abordé plus souvent. Je le fais aujourd’hui parce que l’Évangile s’y prête et pour que nos consciences ne s’endorment pas, mais évidemment d’autres sujets plus heureux seront abordés les prochains dimanches.
Je relève cependant un dernier intérêt à méditer ce mystère de l’enfer. Les enfants de Fatima quand ils ont vu l’enfer présenté par la Vierge Marie ont été secoués mais ont eu aussi un réveil spirituel marqué. Cette prise de conscience que l’enfer existe donne en effet une place renouvelée au drame de la Rédemption par la Croix et à l’eucharistie. Dans le mot rédemption, il y a « racheté ». Certains Pères de l’Église ont pensé qu’en mourant sur la Croix le Seigneur avait racheté au démon, au prix de sa vie, notre liberté, notre salut. La Croix, le don du Corps et du Sang de Jésus, l’autel, sont donc le lieu où s’est joué notre arrachement à la damnation éternelle, aux tortures, aux souffrances. S’en rendre compte peut nous sensibiliser au don qui nous est fait, veut nous permettre de recevoir plus consciencieusement cette sainte eucharistie qui nous associe à la vie éternelle.