Homélie du 18 avril 2003 - Vendredi saint

Il a remporté la victoire

par

fr. Henry Donneaud

Nous allons maintenant revivre la Passion de Jésus.

L’actualité mondaine, plus que jamais, nous abreuve de combats victorieux, de succès triomphants, de guerre éclaire remportée avec éclat contre le mal. Au fond de nous, avouons-le, nous aimons ces combats rassurants, nets, clairs, propres, où les bons viennent à bout des méchants.

Pourtant, aujourd’hui même, l’actualité liturgique va déployer sous nos yeux la déroute des victoires humaines, la déroute de nos bons combats, la débâcle des bons sentiments et des bonnes conscience.

Certes, c’est une victoire que nous allons célébrer, c’est même la victoire absolue, la seule qui ait vraiment réussi à vaincre le mal, radicalement et pour toujours. Mais cette victoire ressemble si peu à nos confortables petites victoires humaines qu’elle nous frappe de stupeur. A peine osons-nous la regarder, car, en vérité, c’est chacun de nous qu’elle vient débusquer et mettre en déroute, à commencer par les meilleurs ou qui se croient tels.

Que se passe-t-il donc? Jésus, aujourd’hui, est mis à mort non par par des voyous, des brigands ou des terroristes, mais par tout ce qu’il y a de mieux parmi nous. Écoutez avec attention le récit de la Passion. Vous y verrez s’acharner contre Jésus les bons sentiments et les meilleures intentions.

Bonne conscience de la foule, de ces foules d’hier et d’aujourd’hui toujours prêtes à se retourner pour être du côté du vainqueur. Mon Dieu, il faut bien vivre!

Bonne foi très appliquée des soldats qui tirent soigneusement au sort les vêtements de ce fou bizarre et dangereux. Là où il va, il n’en aura plus besoin; autant en profiter!

Bonnes intentions de Pilate, le haut fonctionnaire avisé. Écoutez-le bien, il est presque touchant par tout ce qu’il tente de faire pour sauver Jésus, qu’il devine innocent. Mais, que voulez-vous, il fallait bien céder, afin d’éviter une émeute violente avec de nombreux morts. L’art du bon gouvernement c’est de savoir choisir le moindre mal!

Et puis, au sommet, les bons sentiments des grands prêtres, si religieux, si zélés pour défendre la cause de Dieu. Cet homme a blasphémé. D’après la loi, il doit mourir parce qu’il s’est déclaré le Fils de Dieu. Qui pourrait supporter une telle offense au Nom très saint de Dieu!

Oui, telle est notre déroute d’aujourd’hui. Notre humanité est tellement blessée, tellement abîmée, tellement détournée d’elle-même et de Dieu qu’elle consacre ce qu’elle croit le meilleur à mettre à mort Dieu en personne. Deux mille ans d’alliance de Dieu avec son peuple n’y on rien fait. La Pâque d’Égypte, la loi, le Temple, les prophètes, l’exil, le petit reste, rien n’y fait, au contraire. Plus nous croyons nous rapprocher de Dieu par nous-mêmes, plus nous nous en éloignons. Plus nous croyons vaincre par nous-mêmes, plus nous nous mettons en guerre contre Dieu. Plus nous construisons le Royaume de Dieu par nous-mêmes, plus nous le détruisons. Voilà ce qu’il nous est si dur d’admettre. Voilà pourtant ce qui a conduit Jésus sur la croix. Ô mon peuple, que t’ai-je fait, pour qu’à ton sauveur tu fasses une croix?

Oui, non seulement nous sommes absolument incapables de faire le bien, mais nous sommes surtout incapables de le reconnaître, incapables de reconnaître Dieu lorsqu’Il vient lui-même devant nous. Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité, dit Jésus à Pilate: quiconque est de la vérité écoute ma voix (Jn 18, 37). Or Pilate, les grands prêtres sont là, ils voient, mais ils n’écoutent pas la voix de Jésus, ils ne croient pas, même s’ils pensent remporter une belle petite victoire d’habileté humaine. C’est qu’ils n’appartiennent pas à la vérité. Ils pensent s’appartenir à eux-mêmes, ils ont confiance en eux-mêmes, et de ce fait, ils n’appartiennent qu’au mensonge. Ainsi en va-t-il de nous tous, chaque fois que nous croyons agir par nous-mêmes, sans Jésus, hors de Jésus.

Aussi bien, frères et sœurs, trêve de bons sentiments et de bonnes intentions, trêve de bonne conscience. Regardons plutôt ce que tous nous avons fait à Jésus, et plus encore, regardons ce qu’il fait pour nous, regardons-le remporter lui-même notre victoire.

Quelle est l’arme de sa victoire, l’arme absolue? Pour nos combats humains, nous inventons des armes toujours plus opérationnelles, des armes agressives et offensives. Et c’est ainsi que notre humanité entre toujours plus en guerre contre Dieu, et donc aussi contre l’homme. Or Jésus, lui, déploie aujourd’hui, devant nous et pour nous, l’arme la plus contraire à nos mentalités, l’arme de la passion. Sans parler, sans se défendre, sans se justifier, il laisse toutes nos armes offensives se déchaîner sur lui, faire porter sur lui les coups innombrables de notre péché. Il ne dit rien, ne rend pas l’insulte, il supporte, résiste et tient bon dans le combat de l’amour.

Et que se passe-t-il alors? Quel est le secret unique et absolu de son combat? C’est que en lui, Jésus, en son humanité, notre humanité est comme réorientée de l’intérieur, retournée vers Dieu et non plus vers elle-même. En son humanité personnelle, notre humanité mène le combat de la conversion totale, le combat du retour à Dieu par l’offrande d’amour, le combat du don de soi succédant à l’orgueilleux et vain combat de la conquête. Enfermés sur nous-mêmes, nous nous obstinions à conquérir la vie, à nous en emparer comme Adam du fruit de l’arbre, et pour cela à attaquer jusqu’à Dieu lui-même. Or voilà que en Jésus et en lui seul, parce qu’il est le Fils éternel du Père, notre humanité retrouve le chemin de la vraie vie, le chemin du don au Père, le chemin de l’amour qui s’offre.

De là, frères et sœurs, cette sérénité divine et ineffable qui rayonne du visage de Jésus au moment même où il remet au Père son esprit. Il vient alors d’achever le combat de l’amour. Il l’a remporté, en plénitude, car désormais, en Jésus et en lui seul, l’homme a repris le chemin de la vraie vie, le chemin du salut éternel, le chemin de Dieu. Car c’est bien pour tout homme que Jésus a offert son humanité, afin que tout homme marche sur ses traces, sur les traces d’une humanité rendue à elle-même. C’est seul, absolument seul, dans la plus extrême solitude, que Jésus mène le combat de l’amour humain retrouvé. Mais c’est pour nous qu’il le mène. Et aussitôt, il en sortit de l’eau et du sang (Jn 19, 34). Cette eau et ce sang, signe des sacrements de la vie nouvelle qui nous régénèrent, jaillissent de l’instant même, du lieu même de cette victoire infinie, le cœur de Jésus. Et ils coulent sur l’humanité entière, pour tout homme et toute femme secrètement assoiffés de la vraie vie.

Alors, vous l’aurez compris: il ne s’agit pas pour nous, ce soir, de mener quelque combat que ce soit. Mais seulement de contempler le combat parfait, victorieux et définitif que Jésus a remporté pour nous. Peut-être les pharisiens s’en scandaliseront-ils; sûrement le vieil homme en nous va protester.«Comment: me laisser faire? ne plus rien faire? me contenter de regarder?» Et bien oui: Arrêtez, arrêtez, et regardez que Moi, je suis Dieu (Ps 45, 11). Oui, arrêtons-nous enfin, cessons de courir à droite et à gauche, et regardons, regardons seulement, comme Marie qui se tenait au pied de la croix. Car ce regard possède un nom : la foi. La foi qui nous sauve, cette foi sans laquelle l’homme ne peut entrer dans la vie nouvelle, cette foi divine n’est pas un exploit, ni une conquête; elle est le don que Jésus nous fait de le regarder nous sauver, de le regarder nous aimer, de le regarder nous ramener vers le Père, le don qu’il nous fait de nous laisser aimer par Lui. C’est ce regard par lequel, en silence comme Jésus, nous accueillons son amour en nous, pour nous. Oui, le Seigneur m’a aimé et s’est livré pour moi (Eph 5, 2).

Alors, qui que nous soyons, pieux ou païen, fervent ou médiocre, zélé ou fatigué, voyou ou bien-élevé, tous, nous voici nus devant le croix, silencieux pour regarder, dépouillés de nous-même pour croire en Lui. Aussi dit-il à chacun d’entre nous, du haut de sa croix, je te le dis, en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23, 43).