Homélie du 5 mai 2005 - Ascension

Il nous quitte pour mieux nous rendre au Père

par

fr. Henry Donneaud

Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder vers le Ciel? (Ac 1, 11) Les Apôtres regardent Jésus s’élever, puis disparaître dans une nuée. Ils restent là, déconcertés, hébétés, en plein désarroi. Ils auraient tant voulu retenir Jésus, voire le faire redescendre.

En effet, quelle blessure profonde pour eux: Jésus échappe à leurs désirs. Ils avaient bien cherché à lui dire ce qu’ils attendaient de lui: Est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir la royauté en Israël? (Ac 1, 6) Est-ce maintenant que tu vas réaliser nos projets humains? Est-ce maintenant que tu vas satisfaire notre attente d’un monde de bonheur et de prospérité, d’un règne de justice et de paix? Est-ce maintenant que tu vas combler nos cœurs? Est-ce maintenant que tu vas accomplir pour nous le dessein de Dieu tel que nous l’imaginons et le désirons?

Car dans l’Ascension de Jésus, il y a comme deux aspects.
Un aspect divin et glorieux, celui qui réjouit maintenant toute l’Église: Jésus achève parfaitement son œuvre rédemptrice, l’œuvre de notre salut. Après s’être uni à notre humanité au jour de l’Annonciation, après être né en notre chair au jour de Noël, après s’être offert en sacrifice sur la croix pour réconcilier notre humanité avec le Père, après être ressuscité, Jésus fait aujourd’hui entrer notre nature humaine dans la gloire du Ciel. Notre humanité se trouve réintégrée dans la pleine communion avec Dieu. La porte du paradis que le péché d’Adam avait fermé pour lui et pour tous ses descendants, la voici aujourd’hui de nouveau ouverte. Et nul ne pourra plus la fermer.

Mais il y a aussi, dans l’Ascension, un aspect humain et douloureux. Les Apôtres avaient cru que Jésus réaliserait enfin leurs attentes. Et ils se retrouvent abandonnés, livrés à eux-mêmes, seuls avec leurs déceptions, leurs faiblesses, leurs peurs. Malgré tout ce que Jésus venait de leur expliquer durant quarante jours concernant le royaume de Dieu (Ac 1, 3), ils découvrent soudain, brutalement, difficilement, que le projet de Dieu ne correspond pas à leur projet à eux. La vérité est bien là, raide et forte: ils sont appelés, eux et nous tous avec eux, à une fin qui dépasse infiniment les idées et les attentes que nous portons dans nos cœurs. Le Verbe de Dieu n’est pas venu sur terre seulement pour aménager et embellir notre condition humaine d’ici-bas, mais rien de moins que pour nous introduire dans l’intimité de Dieu, dans une pleine communion d’amour avec lui. À nous qui sommes toujours tentés de limiter nos désirs et nos projets au petit confort d’un « chez moi », Jésus vient révéler que nous sommes faits pour beaucoup plus, rien moins que la communion d’amour total avec Dieu: habiter avec Dieu, en Dieu.

Cette communion d’amour parfaite entre Dieu et notre humanité, c’est sur la croix que Jésus l’a rétablie, puisqu’en lui, notre nature humaine a accompli et offert au Père un amour totalement libre et obéissant. Et par son Ascension, Jésus couronne aujourd’hui cette plénitude de communion avec Dieu dans la gloire du ciel. Mais il reste maintenant à tous les hommes, à tout homme, de se laisser à son tour ramener à sa fin véritable: Une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi (Jn 12, 32). Et pour cela, se produit nécessairement, en nous, un arrachement, une conversion, un arrachement par rapport à nos projets sur nous-mêmes et sur Dieu.

Pour que chacun d’entre nous puisse entrer à son tour dans cette communion avec Dieu, il nous faut passer, tous et chacun, par la mort et la résurrection du baptême. Cette nouvelle naissance, de l’Église et dans l’Église, va débuter au jour de la Pentecôte, comme Jésus lui-même l’annonce aux Apôtres aujourd’hui même: C’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés, sous peu de jours (Ac 1, 5). Mais avant de renaître, il faut que les Apôtres, et nous avec eux, soyons plongés dans les eaux de la mort, celle de la mort, en nous, du vieil homme. Et quelle est cette immersion dans les eaux du baptême, sinon cet arrachement qui brise aujourd’hui le cœur des Apôtres? Les voilà soudain dépouillés de leurs aspirations trop humaines. Tout ce qu’ils avaient espéré, dans l’ordre de leurs projets humains, se trouve apparemment ruiné, renversé, réduit à néant. Voilà bien la mort du jour de l’Ascension. Ils découvrent, dans cette mort, avant de renaître bientôt dans l’Esprit Saint, que le projet de Dieu dépasse infiniment leurs petits projets, que la volonté de Dieu va beaucoup plus loin que ce qu’ils espéraient, que l’amour de Dieu pour les hommes n’est pas mesuré par les attentes humaines, mais par l’infini de sa miséricorde.

Et ce qui était vrai des Apôtres l’est également pour nous tous, pour chacun de nous. Chaque jour, nous sommes tentés de rester à regarder Jésus s’élever, trop haut à nos yeux, trop loin de ce que nous pensons être nos désirs. Nous voudrions tant qu’il se contente d’aménager un peu mieux notre condition humaine d’ici-bas et à nous préparer un Ciel à notre mesure. Or chaque jour, par sa parole, il nous invite à ce décentrement, à cette conversion de nos désirs.

Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder vers le Ciel? Peut-être, alors, comme les Apôtres, serions-nous tenter de regarder Jésus non pas pour le retenir, mais pour qu’il nous prenne dès maintenant avec lui. Pourquoi nous faire attendre? Pourquoi nous laisse-t-il seuls dans ce monde difficile, où nous avons tant de mal à reconnaître notre but véritable et à y marcher droitement? Là encore, le projet de Dieu ne correspond pas à nos projets.

Si Jésus se dérobe aujourd’hui et nous laisse seuls, en apparence, c’est qu’il veut nous arracher à la tentation de l’immédiat, du superficiel : tout et tout de suite. S’il se cache à nous, en apparence, c’est qu’il veut nous apprendre à nous engager nous-mêmes, tout entier, du plus profond de nous-mêmes, sur le chemin du retour au Père. Et c’est bien le sens du don qu’il va nous faire le jour de la Pentecôte, le don de l’Esprit, le don de sa vie à lui, de sa vie intérieure la plus profonde capable de rénover notre vie intérieure. Par l’Esprit Saint, vie de Jésus en nous, nous apprenons peu à peu à assumer, à refaire nôtre, cette vérité profonde de notre nature et de notre destinée : nous sommes fait pour aimer Dieu, par tout nous-même. Et c’est dans le temps d’ici-bas, inspirés, fortifiés par l’Esprit, que nous nous laissons peu à peu élever vers le Père.

Ascension progressive, comme pour les personnes faibles du cœur qui doivent s’élever en altitude progressivement, par palier. Il ne s’agit pas de fuir ce monde d’en bas, de fuir notre nature profonde, mais de laisser peu à peu la vie divine pénétrer au plus profond de nous, régénérer une à une toutes les fibres de notre être afin de nous rendre à notre vrai désir, à notre véritable amour.

Conversion totale de nos affections: aimer non pas seulement nos proches, nos amis, mais tout homme, notre prochain, quel qu’il soit, comme Dieu l’aime. Et aimer Dieu lui-même non pas seulement pour ce qu’il peut nous donner, à notre mesure, mais l’aimer tel qu’il est, pour lui-même.
Conversion de notre sexualité: en user non pas comme d’un instrument de jouissance égoïste et fugitif, mais comme l’expression d’un amour total et définitif, indissoluble, radicalement ouvert au don de la vie. Une sexualité à laquelle certains sont même appelés ici-bas à renoncer totalement, afin de montrer comment un amour de Dieu vécu avec confiance et audace peut suffire à combler notre désir véritable.
Conversion des biens de ce monde: non pas seulement jouir du fruit de notre travail, de nos richesses, si légitimes soient-elles, mais les partager toujours plus, surtout avec ceux qui n’ont rien, – si nombreux partout dans le monde.
Conversion de notre regard, de nos connaissances. Ne pas regarder seulement le monde, si beau soit-il, ne pas scruter seulement les lois de l’univers, de l’économie et des sociétés, mais nous appliquer à connaître Dieu, sa Parole, nous laisser initier, dès maintenant, à la contemplation de son amour infini.

Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder vers le Ciel? Finalement, n’ayons pas peur de regarder Jésus qui s’élève vers son Père. Mais que ce ne soit pas pour le retenir, ni inversement pour fuir trop facilement ce monde où Jésus a ouvert notre chemin. Regardons plutôt en Jésus notre libération. Libération de nos perspectives, contre toutes les étroitesses de cœur et d’esprit qui voudraient nous enfermer dans un univers clos, finalement trop petit pour nous, alors que nous sommes faits pour Dieu, pour son royaume. Libération de notre route, de nos moyens de progresser, puisque le Saint Esprit, l’Esprit de Jésus habite en nos cœurs pour tout y rénover, tout y élargir, tout y dilater, et que rien ne peut résister à son amour miséricordieux.

Comme vient de nous le redire notre saint Père Benoît XVI, à la suite de Jean-Paul II: n’ayons pas peur du Christ qui s’élève vers le Ciel. Jésus ne nous attire pas à lui, vers son Père, pour nous voler nos vies, pour émasculer nos désirs, pour émasculer nos attentes, mais au contraire pour les combler, pour les dépasser, pour les conduire à leur plénitude. Chantons celui qui, en retournant à son Père, nous rend vraiment à nous-mêmes en nous rendant à Dieu.