Dans notre cœur et dans notre mémoire, il y a des noms de lieux qui sont comme un trésor. Ces noms sont comme un mot de passe qui ouvre la voie où notre vie prend racine. Pour notre cœur, la mention d’un de ces lieux n’est pas référence d’histoire ou de géographie, c’est l’éveil de notre conscience et le jaillissement d’une source dans le désert du non-sens. Ainsi les noms de lieux dans les évangiles. Aujourd’hui où nous célébrons la résurrection de Jésus, un nom retient notre attention : la Galilée. L’évangile de Matthieu rapporte que Jésus ressuscité a demandé aux femmes, les premières personnes à qui il apparut le matin de Pâques, de dire à ses disciples d’aller en Galilée, en précisant : « Il vous précède en Galilée » (Mt 28, 32). Pas de surprise, Jésus avait dit à ses disciples à la fin du dernier repas : « Après ma résurrection, je vous précèderai en Galilée » (Mt 26, 32). Pourquoi en Galilée ? Pour répondre à cette question, il faut reconnaître que ce nom renvoie à un lieu qui n’a rien de banal !
Le mot « Galilée » désigne un territoire au nord de ce qui fut le royaume de Salomon. Il est ouvert sur le monde. En effet, située au carrefour des grandes routes qui relient la Méditerranée et l’Orient, la Galilée est ouverte sur le vaste monde et pour cette raison, la région est appelée « Galilée des nations », parce que cette partie du royaume de Salomon a accueilli des populations venues des régions voisines. C’était aussi un lieu d’exil pour les familles de Jérusalem qui résistaient à la corruption — ce fut le cas de Joseph au retour d’exil en Égypte. La Galilée un lieu de résistance, un lieu d’espérance, un lieu où la foi est créatrice. La venue des disciples en Galilée après la résurrection de Jésus n’est pas une fuite, c’est un nouveau commencement.
C’est en Galilée que Jésus a commencé sa mission. Pierre et les premiers disciples de Jésus sont des Galiléens. C’est en Galilée qu’ils ont vécu avec Jésus le commencement de la venue du Règne de Dieu. Ce commencement avait déjà la saveur d’une victoire sur le non-sens ; c’était la manifestation de la vérité de l’Évangile. Ainsi le mot « Galilée » désigne une source pour la foi des apôtres ; il est un témoignage pour leur désir de voir advenir le Règne de Dieu, une lumière pour vivre pleinement leur appel à suivre Jésus. Le retour des disciples en Galilée n’est pas une régression ; ce n’est pas un exil ; c’est un commencement. Une nouvelle étape du salut commence.
Le récit de Jean le montre. Il rapporte une pêche miraculeuse. Cette nouvelle pêche miraculeuse est la figure de la mission qui commence après la résurrection de Jésus. Cette mission est universelle. Le récit de Jean l’explicite. Il montre comment Jésus ouvre la voie pour que naisse un peuple qui corresponde à la volonté de Dieu. Il le dit par sa référence à deux apôtres.
D’abord, il y a Pierre. Jésus l’institue pasteur du peuple qui va naître. Ce peuple est l’humanité entière. Cette dimension est signifiée par un détail étrange : la nudité de Pierre ; est-ce inconvenance ? Non, cette nudité évoque celle d’Adam au moment de la création. La référence à Adam se prolonge par le renversement de ce qui advint au commencement : le péché. La nouvelle création commence par le pardon. À celui qui a renié trois fois, Jésus pose trois fois la question : « M’aimes-tu ? » Une voie est ouverte : la voie du salut qui se réalisera dans l’histoire. Pierre a une place de responsabilité et d’autorité dans le peuple de Dieu où l’on a conscience d’être des pécheurs pardonnés — ce qui fait de tout chrétien un témoin de l’amour de Dieu. Cette renaissance fait du chrétien un témoin de la venue du Règne de Dieu qui est justice et paix. La vie chrétienne est un combat pour la paix et pour la vérité [1] .
L’autre disciple mentionné dans le récit n’a pas de nom. Il n’est pas défini par une responsabilité ou une fonction. Il représente tous ceux qui ont reçu la Parole de Dieu, tous ceux qui reconnaissent en Jésus la source de la vie et qui savent que son Esprit est source de vie. Ce disciple est donné en exemple ; il a eu un geste d’affection quand Jésus a annoncé sa Passion. À son image, toutes et tous, nous sommes invités à être les témoins d’un amour premier, celui de Dieu qui a fait de nous ses enfants par le baptême en recevant l’Esprit Saint, l’Esprit d’amour et de paix. Ce disciple ouvre la voie de ce qui est au plus secret de la vie chrétienne : l’amour, la prière, la générosité et la fidélité à la parole donnée… quelque chose qui échappe à nos prises et nous fait participer à la vie de Dieu.
[1] Les tristes nouvelles du monde nous montrent que la mission universelle que Jésus donne à ses disciples est un défi. Elle va à l’encontre de la manière du monde. J’ai pu être devant la télévision et recevoir la bénédiction du pape lors de sa dernière parution devant la foule des fidèles. Dans la liste des situations évoquées, il a mentionné celle des chrétiens de Gaza qui survivent à une guerre d’extermination. Ce qui se passe aujourd’hui dans ce que l’on appelle « Terre sainte » montre bien ce contre quoi Jésus s’est engagé : la justification de la violence par référence à Dieu. Quelle tristesse de voir comment la prétention à être « peuple élu » sert à justifier le pire ! À Gaza, mais aussi en d’autres lieux où la violence se justifie au nom de la religion. Nous le savons bien, les guerres les plus cruelles sont les guerres de religion, car elles portent le motif de la guerre au plus haut point de l’intolérance et du mépris