Homélie du 19 mai 2013 - Pentecôte

« J’attirerai tout à moi »

par

fr. Serge-Thomas Bonino

«Et moi, dit Jésus, élevé de terre, j’attirerai tout à moi» (Jn 12, 32). Elevé de terre, Jésus l’a été, cruellement, ce Vendredi-là. Et lorsque le soldat de sa lance lui eut percé le côté, «aussitôt il en sortit du sang et de l’eau» (Jn 19, 34). «De mon sein, avait prophétisé Jésus, couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait, précise l’Évangile, de l’Esprit que devaient recevoir ce qui croiraient en lui» (Jn 7, 38-39). L’Esprit par lequel Jésus attire à lui toutes choses.

«Élevé de terre», Jésus l’a été, glorieusement, au jour de l’Ascension. Là encore, cette élévation de Jésus nous a valu le don de l’Esprit. «Montant dans les hauteurs, commente saint Paul, le Christ a donné des dons aux hommes» (Ep 4, 8). Il leur a communiqué le Don par excellence, le Don qui contient tous les dons: l’Esprit saint. L’Esprit par lequel Jésus attire à lui toutes choses.

Mais cette «attraction» que Jésus exerce sur nous par l’Esprit vient de plus loin encore. «Nul, dit-il, ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire» (Jn 6, 44). L’Esprit est le don que nous font, en commun, et le Père et le Fils pour nous tirer vers Jésus et, par Jésus, vers le Père. Jésus priait ainsi: «Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi» (Jn 17, 24). Prière exaucée. Car, par la descente en eux de l’Esprit saint, tous les croyants sont élevés vers le Christ et se mettent en quête «des choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu» (Col 1, 3).

Car, voyez-vous, de toute éternité, dans le mystère de la Trinité, l’Esprit, parce qu’il procède du Père par le Fils, est comme un pur élan vers le Fils, ainsi que vers le Père. Voilà pourquoi, dès que l’Esprit entre tant soit peu dans nos vies, il nous prend dans son propre dynamisme. Avec lui, il nous entraine vers le Fils. Voyez le vieillard Syméon. C’était, dit saint Luc, «un homme juste et pieux [?] et l’Esprit saint reposait sur lui». Résultat: «Il vint donc au Temple, poussé par l’Esprit» pour y rencontrer l’enfant Jésus (Lc 2, 26-27). L’Esprit conduit toujours à Jésus.

Mais soyons plus précis. Comment, de quelle manière, l’Esprit saint nous attire-t-il ainsi vers le Christ pour nous unir à Lui? Réponse: par la foi et par la charité qu’il sème, fait germer, éclore et grandir en nos cœurs. Par la foi, tout d’abord, car c’est par la foi que l’on se tourne vers Christ et qu’il devient le centre de nos vies. Or, «nul ne peut dire ‘Jésus est Seigneur’ s’il n’est avec l’Esprit» (1 Co 12, 3). Ce ne sont ni la chair ni le sang ni nos pauvres élucubrations humaines qui nous apprennent qui est vraiment Jésus. Seule la lumière intérieure de l’Esprit nous le fait voir sous son vrai jour: «C’est le Seigneur» (Jn 21, 7).

On vient à Jésus par la foi mais aussi par la charité. Or, là encore, c’est «que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné» (Rm 5, 5). Où sont amour et charité, nous pouvons être sûrs que l’Esprit est présent, agissant. Car, à ma connaissance, il n’y a que l’amour qui soit capable de nous distraire un instant du souci de nous-mêmes pour nous rendre attentifs à la réalité et à la présence des autres. On raconte que l’extravagant baron de Münchhausen voulait s’extraire des sables mouvants en se tirant lui-même par les cheveux. On en rit. Mais faisons-nous autre chose lorsque nous pensons échapper par nos propres forces à la terrible pesanteur de l’égoïsme. Seule une force infinie, une force venant d’en haut, peut contrarier ce mouvement puissant qui nous recourbe et nous replie et nous referme sur nous-mêmes. Seul un bien si total qu’il captive notre esprit et notre cœur peut nous détourner de la fascination mortelle du «moi». Seule, en définitive, la grâce de l’Esprit saint, l’irrésistible attrait qu’exerce un Dieu infiniment bon et infiniment aimable peut nous arracher à nous-mêmes pour nous placer dans l’orbite du Christ. «Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire; tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort» (Jr 20, 7).

En nous tournant ainsi vers le Christ, l’Esprit nous sanctifie. En effet, on appelle saint ce qui appartient à Dieu, ce qui lui est consacré. Un lieu saint est un lieu réservé à Dieu, un lieu qui n’appartient qu’à lui. En nous détachant de nous-mêmes pour nous attacher à Jésus-Christ, l’Esprit opère donc notre sanctification. De cette action sanctifiante, nous sommes certes les bénéficiaires, mais, comme chrétiens, baptisés et confirmés dans l’Esprit, nous devons en être aussi les instruments pour les autres. Oui, il nous faut coopérer avec l’Esprit à cette œuvre de consécration du monde à Dieu par Jésus-Christ.

Un infime détail littéraire va dans ce sens. Dans l’Évangile de Jean, le verbe grec qui désigne l’action par laquelle le Père et le Fils «tractent» à eux tous les hommes ne se retrouve que dans deux autres passages (Jn 18, 10; 21, 6 et 11). L’un et l’autre concernent l’apôtre Pierre. Le premier est sans intérêt particulier mais le second est très instructif. Nous sommes au bord du lac de Galilée après la Résurrection. Les disciples ont fait une pêche miraculeuse et Jésus les interpelle: «Apportez de ces poissons que vous venez de prendre». Pierre monte alors dans la barque et, dit l’Évangile, «il tira à terre (voilà notre verbe!) – il traîna jusqu’au rivage où se tenait Jésus – un filet plein de gros poissons. Cent cinquante trois.» Chiffre de la perfection, chiffre de l’universalité, car ces poissons représentent, bien sûr, les hommes de toute race, langue, peuple et nation que l’Esprit saint rassemble dans et par ce filet qu’est l’Église pour les amener au Christ. Et, précise l’Évangile, «quoi qu’il en en eut tant le filet ne se déchira pas», pas plus qu’au Calvaire ne fut déchirée cet autre symbole de l’unique Église qu’était la tunique sans couture de Jésus (Jn 19, 24). Ce filet tiré par Pierre, c’est donc l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. L’Église qui, sous la mouvance de l’Esprit, réunit dans une communion de foi et d’amour la diversité des hommes pour les déposer aux pieds du Christ sur le rivage de l’éternité. C’est donc à travers l’action de l’Église – notre action – que l’Esprit saint attire au Christ toutes choses. Et «lorsque toutes choses lui auront été soumises», annonce saint Paul, le Christ lui-même «remettra la royauté à Dieu le Père» et «Dieu sera tout en tous» (1 Co 15, 28).