Homélie du 8 juin 2014 - Pentecôte

«Je mettrai ma loi au fond de votre être»

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Avant que naisse Jésus, on ne fêtait pas Noël. Ce qui semble assez logique. Par contre, avant que l’Esprit saint ne vienne sur les apôtres, on fêtait déjà Pentecôte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, ce jour-là, une telle foule de toute race, langue, peuple et nation, se trouvait rassemblée à Jérusalem. A l’origine, Pentecôte était une fête agricole, la fête des premières moissons, et, de fait, quelle somptueuse moisson pour le Ciel les apôtres ont engrangé ce jour-là : « environ trois mille âmes » (Ac 2, 41) qui reçurent le baptême ! Mais, chez les juifs, Pentecôte commémore aussi un autre évènement. Un évènement survenu à peu près cinquante jours après la sortie d’Egypte, c’est-à-dire après Pâque. Les hébreux sont désormais au désert et ce jour-là, sur le Mont Sinaï, Dieu par l’intermédiaire de Moïse, fait à son peuple le don de la Loi : les dix commandements et l’ensemble des lois qui les accompagnent. Car il ne suffisait pas d’avoir ouvert aux hébreux les portes de la prison d’Egypte. Encore fallait-il transformer ce ramassis d’esclaves en fuite en un peuple debout, un peuple libre, le peuple de Dieu. Et c’est pourquoi Dieu lui donne une constitution ; il lui donne la Loi. Vous me direz : «Quelle drôle d’idée!», car, dans notre esprit, liberté et loi ne font pas bon ménage. Eh bien, nous avons tort. La loi ne s’oppose pas à la liberté. Au contraire, elle est à son service ; elle en est l’éducatrice. Pourquoi sommes-nous libres, en effet, sinon pour nous engager de façon personnelle dans la poursuite du bien véritable, du vrai bonheur ? Or précisément la loi indique quel est le chemin vers ce bien authentique. Voilà pourquoi les juifs pieux ne cessaient de remercier le Seigneur pour ce cadeau magnifique qu’est la Loi. Elle est «une lampe sur les pas, une lumière sur la route» (Ps 118, 105).

Oui, mais voilà. Cette loi de Dieu est contrariée par une autre loi qui nous impose sa tyrannie : la loi de l’égoïsme, la loi du péché inscrite dans la chair. Elle paralyse nos désirs profonds et nous rend esclaves de nos pulsions les plus superficielles. «J’aperçois, dit saint Paul, une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et qui m’enchaîne à la loi du péché» (Rm 7, 23). De sorte que «je ne fais pas le bien que je veux et le mal que je ne veux pas, je le commets quand même» (Rm 7, 19). Qui n’a pas fait l’expérience de ce conflit intérieur, de cette impuissance à faire le bien alors même que nous savons bien devoir le faire ? Face à cette situation, la Loi de Moïse cherchait, tant bien que mal, à limiter les dégâts, à contenir les effets de ces tendances égoïstes de la chair par toutes sortes d’interdits. Mais nous le savons bien: la répression n’est jamais la solution. Rien ne sert de traquer les effets si on n’éradique pas la cause. A quoi bon pomper et écoper la pièce inondée si on ne ferme pas d’abord le robinet ? Croit-on vraiment – pour parler actualités – qu’on jugulera l’incivisme galopant en multipliant, jusqu’à l’absurde parfois, censures, interdictions et amendes (au risque d’ailleurs d’écorner les libertés individuelles) ? Mais il est vrai que quand on écarte a priori toute motivation morale, spirituelle, religieuse, qui, seule, pourrait donner à chacun le goût du bien commun, le sens de la fraternité, il ne reste que la matraque.

Bref, tout ça pour dire que sans un renouvellement intérieur, sans une conversion du cœur, la loi, même la meilleure, ne sert à rien. Comparez, par exemple, l’escargot et le guépard. L’escargot tient grâce à une coquille extérieure. Sans elle il n’est plus qu’une flaque répandue. Mais quelle lourdeur! Trimbaler sa structure sur le dos ne facilite ni la spontanéité ni la rapidité. Le guépard, lui, a intériorisé, intégré, sa structure porteuse. Son squelette le tient de l’intérieur et sa course n’en est que plus libre et rapide!

Faire le bien, non parce qu’on me l’impose du dehors, mais parce que le désir en jaillit au fond de mon cœur, voilà la vraie liberté. Et c’est cette liberté que Dieu a promise : « Voici, dit-il en Jérémie, l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël […]. Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur » (Jr 31, 33). Non plus sur des tables de pierre, mais sur le cœur. Promesse confirmée en Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois » (Ez 36, 26-27).

Chose promise, chose due. Aujourd’hui, Pentecôte, Dieu, par le Christ, donne l’Esprit saint et cet Esprit est en personne la Loi nouvelle gravée dans les cœurs. C’est-à-dire qu’il est le principe intérieur qui guide du dedans l’action des croyants. En effet, le propre de l’Esprit est de « répandre l’amour de Dieu dans les cœurs » (Rm 5, 5) et l’amour – c’est bien connu – donne des ailes. Celui qui aime accomplir spontanément ce qu’il aime. Pas besoin de l’y contraindre par des lois et des règlements. On n’oblige pas une fiancée à passer le week-end avec l’élu de son cœur, ni un scout à se rouler dans la boue. C’est naturel, ça vient tout seul. Voilà pourquoi «où est l’Esprit du Seigneur – l’Esprit d’amour -, là est la liberté» (2 Co 3, 17).

Aussi Jésus peut-il affirmer que «son joug – c’est-à-dire sa loi – est facile et son fardeau léger» (Mt 11, 30). «Ses commandements ne sont pas pesants», commente saint Jean (1 Jn 5, 3). Paradoxe, me direz-vous, car personne n’a jamais mis la barre aussi haut que Jésus. Exemple. Interrogé sur le mariage, Jésus demande aux époux une fidélité absolue, et quand ses interlocuteurs, abasourdis par une telle exigence qui n’est pas à hauteur d’homme, lui objectent que la Loi de Moïse, plus réaliste, permettait le divorce, il répond: «Si Moïse vous a permis de répudier vos femmes, c’est en raison de votre dureté de cœur» (Mt 19, 8) – en grec : de votre sclérocardie (maladie dont le traitement, hélas, n’est pas remboursé par la Sécurité sociale). Or, justement, Jésus est venu changer les cœurs de pierre en cœurs de chair grâce au don de l’Esprit. Oui, Jésus met la barre haut, très haut même, mais il donne aussi la perche pour passer l’obstacle. Alors «laissons-nous mener par l’Esprit» (Ga 5, 16).

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