Je commencerai par évoquer un fait. Il y a quelques jours, le pape était en visite à Istanbul, la capitale de la Turquie, l’ancienne Constantinople qui fut la grande métropole du monde chrétien. Invité d’honneur, il a eu droit à tous les hommages protocolaires. Désirant en avoir une image, je regarde le journal télévisé et je vois quelques images brèves prises à la sortie de la « Mosquée bleue ». En face de cette mosquée, se trouve le prodige et la merveille d’architecture qu’est la basilique Sainte-Sophie — hélas transformée en mosquée, par le dictateur actuellement au pouvoir. Telle est la loi du plus fort ! Le conquérant ne se contente pas de prendre des territoires et des richesses, il veut être maître de la vie culturelle et de la vie spirituelle. Je regarde à la télévision le pape qui passe ; il ne dit rien ; il se tait. Ce silence l’honore. Il dit plus qu’un long discours.
La furtive image de la télévision a éveillé en moi une immense tristesse : pourquoi le nom de Dieu est-il utilisé par les puissants pour justifier leur pouvoir ? Pourquoi la collusion entre la religion et les régimes totalitaires ? Pourquoi la religion est-elle utilisée pour renforcer l’orgueil des maîtres du monde qui s’imposent par leur richesse et leur puissance militaire ? J’ose une réponse : c’est parce que ces hommes ont peur ! Ils savent qu’ils sont fragiles. Ils savent que d’autres veulent prendre leur place ; ils savent que les prochaines révolutions de palais les laisseront sur le rivage. Pourquoi alors se référent-ils à Dieu ? Ils savent la précarité de ce qui les porte et ils demandent à leur dieu de faire que cela dure. Leur dieu est-il le vrai Dieu ?
C’est dans un tel contexte que paraît Jean-Baptiste. Recevons ce que l’Évangile nous dit. Jean-Baptiste porte un « vêtement en poil de chameau ». Ce n’est pas caprice vestimentaire ; la raison est simple : Jean vient du désert. Il fait partie des prêtres de Jérusalem qui récusaient la corruption de ceux qui collaboraient avec la puissance occupante. C’est dans le désert que Jean a mûri sa lecture des Écritures et sa pratique de la Loi ; il y vivait la précarité de l’exil et la ferveur de la prière dans l’aridité décapante du désert. Jean revient dans son pays et il s’adresse aux fils d’Abraham ; il leur annonce la prochaine venue de Dieu. Il dénonce la trahison de ceux qui sont au pouvoir à Jérusalem. Il ne fait aucune concession qui pourrait être complice des abus de la caste au pouvoir. La rigueur de son propos n’est pas neuve. Elle est déjà présente chez les prophètes dont les propos sont dans la Bible. Regardons ce qui est nouveau !
Ce qui est nouveau avec la venue de Jean, c’est le baptême. Telle est la nouveauté ; c’est une nouveauté subversive que Jean paiera de sa vie. Pour effacer les péchés, il n’est pas nécessaire d’aller au Temple et d’y offrir des sacrifices. Pour être pardonné, il n’est pas nécessaire de faire de larges offrandes compensatoires déposées dans la main du haut clergé de Jérusalem. Il faut une démarche intérieure, personnelle et sincère et il suffit d’un geste symbolique : le baptême. Plonger dans l’eau et en sortir purifié de corps, de cœur et d’esprit. Cette invention de Jean est radicale, parce qu’elle déplace tout ce dont la religion prend la charge.
La grandeur de Jean-Baptiste c’est de ne rien faire pour lui-même. Jean n’a pas voulu prendre le pouvoir à Jérusalem ; fils d’un grand prêtre, il aurait pu faire carrière et arriver au pouvoir. Jean n’a pas voulu prendre la tête des mouvements politiques (en l’occurrence sionistes) du moment. Jean n’a rien voulu d’autre que la venue du Règne de Dieu ; il a fait en sorte que l’accueil du don de Dieu soit offert à la multitude. En instituant le baptême en rémission des péchés, Jean a brisé l’ordre hiérarchique et le primat donné au Temple. Le salut n’est pas réservé à quelques-uns. Il est pour tous. Le geste baptismal est le plus simple et le plus clair qui soit : le repentir est exprimé par le geste de se laver en priant pour que Dieu donne un cœur pur à celui qui reconnaît ses fautes.
Avec Jean, vivons notre préparation à Noël. Que l’Esprit Saint dont il annonçait la venue nous donne de reconnaître dans l’enfant Jésus celui qui était promis.