Homélie du 3 février 2013 - 4e DO

Jésus de Nazareth

par

fr. Édouard Divry

Faut-il affronter ceux qui ne s’accordent pas avec nous? Faut-il s’opposer aux méchants? Cette question marque la conscience chrétienne depuis les origines. Les gestes de Jésus, ses paroles, ont souvent été scrutées pour répondre à cette difficile interrogation.

La Sagesse antique enseigne plutôt la réserve du silence devant ce qui nous dépasse dû aux forces du mal: «il est bon d’attendre en silence le salut de Dieu» (Lamentations, 3, 22-26). Texte de l’Écriture que Benoît XVI a cité au Yad Vashem, le lieu du Mémorial de la Shoah à côté Jérusalem.

Ainsi, le Christ demande dans le Sermon sur la Montagne de tendre l’autre joue quand on nous frappe (cf. Mt 5, 39), mais lorsque lui-même est battu dans la maison du Grand Prêtre, lors de la Passion, il n’hésite pas à interpeller vivement l’homme de main qui vient de le gifler: «Si j’ai mal parlé, témoigne de ce qui est mal, mais si j’ai bien parlé pourquoi me frappes-tu?» (Jn 18, 23). Jésus ne laisse pas passer ce qui n’est pas juste: le Verbe de Dieu parle devant l’injustice flagrante.

Dois-je moi-même, lié par le péché, accepter humblement une situation qui m’apparaît injuste et m’en remettre à celui-là seul «qui juge avec Justice» (1P 2, 23)? Ou dois-je me sortir de moi-même, élever la voix et me battre pour tenter de restaurer la justice?

Nous prions de fait au début de la messe dans le Je confesse à Dieu en demandant pardon non seulement pour nos actions, mais aussi pour nos omissions coupables. Nous nous confrontons à bien des cas dans notre vie où nous regrettons de ne pas avoir assez ouvert la bouche. Le prophète Jérémie dans la première lecture de ce jour a été averti avec gravité: «Ne tremble point devant eux, sinon je te ferai trembler devant eux» (Jr 1, 17).

Des formes diverses d’injustice apparaissent et peuvent nous conduire à des réactions contrastées: la vérité a été déformée jusqu’au mensonge: comment puis-je rétablir la vérité? On n’a pas rendu à chacun ce qui lui était dû: comment puis-je agir pour que soit offerte cette restitution attendue?

Aujourd’hui, Jésus est de nouveau à Nazareth, la ville de sa jeunesse, et nous savons qu’il est venu ici-bas et là-bas «pour rendre témoignage à la Vérité» (Jn 18, 37). Jésus semble nous dire que la Vérité, qui s’avère être un dévoilement mais aussi l’envers de l’erreur et du mensonge, est une force mais seulement quand on n’attend de sa part aucun résultat immédiat (cf. Romano Guardini). Le commencement de la prédication de Jésus, à Nazareth, apparaîtrait, sinon, comme un échec total, hormis le fait même de la réalisation des Écritures: «Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture» (Lc 4, 21). L’ouverture des temps messianiques, dont peuvent bénéficier tous les peuples, se voit clairement annoncée à partir de cette modeste ville de Galilée qui donnera un nom particulier aux Chrétiens, ceux de Nazareth, en hébreu les Notzrim, c’est-à-dire aussi les consacrés sur le modèle du Christ consacré, l’Oint de Dieu.

Jésus a exprimé pouvoir réaliser l’élargissement de l’horizon de l’élection d’Israël vers celle des autres peuples. Il prend appui sur l’exemple des prophètes – Élie, Élisée -, mais il ne voit s’accomplir pour lui que ce qu’il vient d’annoncer: «Aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays» (Lc 4, 24). S’il le savait, pourquoi l’a-t-il quand même réalisé? Va-t-on au devant des échecs sans raison?

C’est que la vérité ne consiste pas seulement en des pensées et des paroles mais aussi en des faits (cf. Thomas d’Aquin, In Ioh. 3, 21). Jésus subit un échec, oui, mais un échec éducatif surtout pour nous. Les gestes et paroles de Jésus sont pour notre éducation, pour que nous puissions à notre tour les imiter selon ce qui convient dans les circonstances présentes que nous affrontons. Or Jésus passe au milieu de ses opposants à Nazareth comme si ceux-ci n’existaient pas ou n’existaient plus. Nos échecs, quand ils concernent l’annonce évangélique, doivent nous affecter aussi peu que Jésus quittant Nazareth. Car «ce à quoi les hommes croient n’est pas à attribuer à l’industrie du prédicateur» (cf. Thomas d’Aquin, Super Rom., cap. 10 l. 2. ). C’est un don gratuit de Dieu qui peut ne pas être reçu par celui auquel ce don s’adresse. Nous n’avons pas à en tirer tristesse dans la mesure où nous avons su associer prière et prédication. Il faut toujours prier comme si la prédication était inutile et prêcher comme si la prière était insuffisante. Dieu en Jésus n’a contraint personne en Israël, pas même à Nazareth. En cela, il nous demande de l’imiter lui qui peut tout mais qui limite volontairement sa volonté en ne forçant aucun être libre (cf. Thomas d’Aquin, De veritate, 22, 8). L’homme, sans sa propre acceptation, ne peut être vraiment contraint intérieurement par rien, et même pas par Dieu. Même si notre responsabilité est immense, Dieu nous indique dans cet épisode de la vie de Jésus, le détachement radical de nous-même dans le fait d’obtenir et de vivre. Il n’y a qu’à avancer toujours plus dans la lumière de la foi pour accomplir la volonté divine. L’obstacle crucifiant vient toujours assez tôt dans cette vie qui nous suscite d’inévitables épreuves.

Un moine égyptien exprimait cela dans une belle image. La vie est comme une chaîne ininterrompue de maillons liés les uns aux autres. Chaque maillon est une épreuve. Avant l’épreuve il y a du bien, pendant l’épreuve il y a du bien, après l’épreuve il y a du très bien. Et ainsi jusqu’à notre délivrance définitive.

L’épître de saint Pierre nous rappelle ce chemin: «C’est à cela que vous avez été appelés, car le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces, lui qui n’a pas commis de faute – et il ne s’est pas trouvé de fourberie dans sa bouche; lui qui insulté ne rendait pas l’insulte, souffrant ne menaçait pas, mais s’en remettait à Celui qui juge avec justice; lui qui, sur le bois, a porté lui-même nos fautes dans son corps, afin que, morts à nos fautes, nous vivions pour la justice; lui dont la meurtrissure vous a guéris» (1 P 2, 21-24).

Et d’autres homélies…

La fête de la Trinité, une fausse fête ?

La fête de la Trinité est-elle une vraie fête ? Après tout, le temps pascal est terminé. Nous sommes revenus au temps ordinaire, celui où nous vivons des mystères que nous avons déjà célébrés solennellement. Mais surtout, célébrer la Trinité n’a rien de très...

Pentecôte, notre grâce

Voici cinquante jours que le Christ est remonté victorieux des enfers. Et dans les quarante jours qui ont suivi, Jésus est apparu visiblement à ses disciples pour restaurer ce que les événements de la passion avaient détruit en eux. Après l’arrestation à Gethsémani,...

La prière, ça ne sert à rien ?

La prière ça ne sert à rien ! Franchement, entre nous, avouez que nous ne sommes pas souvent exaucés. Nous avons beau demander avec ferveur une place de parking devant chez le boucher ou une bonne note au bac de français, nous sommes souvent déçus du résultat ! À la...