Homélie du 29 mars 2020 - 5e Dimanche de Carême

Jésus, maître de la vie, est condamné à mort !

par

fr. Gilles Danroc

Lazare, sors du tombeau ! Cet appel de Jésus à la vraie vie est adressé après Lazare à chacun d’entre nous en ce 5e dimanche de carême. Il est temps de répondre personnellement à cet appel car nous voici à la dernière étape du carême, l’ultime rendez-vous avant la Semaine Sainte ! Le temps maintenant se fait court, dimanche prochain, dimanche des Rameaux, c’est debout dans la foi que nous entendrons le récit de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ !

Aujourd’hui, nous avons rendez-vous à Béthanie, au pied du mont des Oliviers, dans la maison de Lazare où Jésus aimait tant se reposer en venant de Galilée avant d’affronter Jérusalem, la ville qui tue les prophètes, le siège de tous les pouvoirs, Pilate, Hérode et Caïphe, grand prêtre cette année-là.

Maison si hospitalière où Lazare aimait recevoir Jésus, son ami. Qu’elle est belle cette hospitalité et comme il fait bon vivre entre l’attention de Lazare, l’écoute de Marie et le dynamisme de Marthe ! Si Jésus est vrai Dieu, n’oublions pas qu’il est vrai homme. Il a appris et vécu dans toute sa personne ce qu’est l’amitié, la joie, la souffrance et la compassion. Dans cette maison si hospitalière — cette qualité de vie qui marque le peuple des descendants d’Abraham, lui qui accueillit la visite de Dieu aux chênes de Mambré — Jésus a été accueilli avec bonheur. Lazare a pu cocher toutes les cases de l’amitié avec Dieu pour sortir libre d’aller dans la vraie vie ! Marie a appris à devenir disciple du Seigneur, assise à ses pieds ; elle inaugure ce formidable bouleversement où Jésus en lui donnant la meilleure part ouvre aux femmes croyantes la place de disciple que l’on n’accordait jusque-là qu’aux hommes et à eux seuls. Marthe elle-même, qui croyait que la place des femmes était avec les casseroles, va bondir au-devant de Jésus à la mort de Lazare son frère pour déclarer la foi des prophètes et des martyrs d’Israël : « Je sais qu’il ressuscitera au dernier jour ! » La parole de Dieu en acte est ici pleinement présente.

La légende, c’est-à-dire ce qui doit être dit, raconte qu’après la Pentecôte, non sans avoir échappé à la mort violente promise par les grands prêtres six jours avant la Pâque lors de l’onction de Marie de Béthanie (Jn 12, 1-11), Lazare et ses sœurs partirent évangéliser la Provence !

Déliez-le et laissez-le aller ! Jésus, après une prière pathétique à son Père car sa sensibilité est à vif, frémit de tout son être avant de libérer Lazare de la mort et de l’appeler à la vie. Il s’affirme comme le maître de la vie, ce messie qu’attendaient les prophètes. Devant ce signe éclatant, la foule descendue de Jérusalem toute proche croit en Jésus et donc que la fin des temps est arrivée. Très vite, Caïphe, grand prêtre cette année-là, décida de le condamner à mort : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple ! » Car si la foule se met à suivre Jésus, les Romains vont réprimer le peuple sans états d’âme comme ils l’ont toujours fait. Saint Jean va jusqu’à dire que Caïphe prophétisa la mort de Jésus car il est entré dans la mort, cette mort que l’homme donne à l’homme, pour en délivrer son peuple ! (Jn 11, 45-54).

À Béthanie, nous sommes convoqués devant un paradoxe absolument déchirant : si nous reconnaissons Jésus comme maître de la vie, il est condamné à mort ! Voilà pourquoi il nous faut entendre au plus profond de nous-mêmes, avant de monter avec lui à Jérusalem pour l’ultime affrontement, la formidable affirmation de Jésus devant le tombeau de Lazare : « Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. »

Si Marthe près du tombeau a cru, le croyez-vous ? Question essentielle de notre carême où il est indispensable d’y répondre pour vivre le plus intensément possible cette Semaine Sainte où Dieu nous empoigne pour nous attirer à lui. Il y faut donc la foi ! Spécialement en ce carême si étrange auquel l’épidémie nous convoque ! Le pape François a fermement prêché la foi, vendredi dernier devant la place Saint-Pierre vide, comme un rempart devant la tempête qui s’amplifie.

Alors oui, pouvons-nous proclamer ce dimanche le credo de toute notre foi ? Et jusqu’à la fin : « Je crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle, Amen ! » Dans le Symbole des Apôtres, le texte a gardé l’abrupt des paroles de Jésus dans l’évangile selon saint Jean. Car Jésus, maître de la vie, doit être mis à mort dans sa chair, vraiment mourir sur la croix avant de vraiment ressusciter le matin de Pâques ! Et si nous mourrons avec lui dans notre chair, nous ressusciterons avec lui pour la vie éternelle !

Alors confessons personnellement la foi de toute l’Église et j’ose préciser avec vous ce grand désir de ressusciter avec Jésus car, depuis Béthanie, nous comprenons que la résurrection de Jésus domine toute l’histoire de l’humanité. C’est pour une vie éternelle dans le Christ que Dieu a créé le monde dans le temps ! Et, au sommet du monde, il désira placer toute l’humanité : homme et femme il les créa. Monté à Jérusalem, Jésus réalise en plénitude par sa passion et sa résurrection le plan de Dieu pour tous les hommes : qu’ils vivent dans l’amitié avec lui une vie éternelle qu’ils apprendraient à vivre dans le temps ! Ainsi Dieu dans son éternité nous fait don du temps de la vie terrestre en apprentissage de la vie avec lui. Tel est le dessein de son amour. La Pâque du Christ ouvre un passage inouï pour que nous allions de la mort à la vie avec le Christ !

Credo, je crois, nous croyons à la résurrection de la chair et à la vie éternelle !
Je ne désire pas simplement l’immortalité de l’âme seule qui serait à ma mort délivrée de la matière pesante et pénible de mon histoire !
Je ne désire pas, nous ne désirons pas être un concept déjà démodé dans le ciel des idées, fussent-elles platoniciennes !
Je ne désire pas, nous ne désirons pas, la réincarnation d’Orient où m’évader dans un grand tout divin impersonnel !
Je ne désire pas, nous ne désirons pas la réincarnation d’Occident où je vivrais plusieurs vies pour vivre toutes les publicités qui s’offrent à moi, surtout les plus mensongères. Non, je ne veux pas vivre après ma vie à Toulouse un ennui mortel au bord d’une piscine californienne !
Je ne veux pas être transhumanisé et offrir mon intelligence personnelle au téléchargement d’une intelligence artificielle qui remplacerait mon corps de chair par un robot augmenté condamné à perpétuité !

Je veux ce que Dieu veut pour moi ! Nous voulons ce que Dieu veut pour nous !

Je désire de toutes mes forces ressusciter en dominicain pour voir le visage lumineux de saint Dominique que je cherche obscurément dans les livres ! Je veux voir le visage rayonnant de vitalité de sainte Catherine de Sienne et revoir le visage souriant du bienheureux Pierre Claverie qui m’a ordonné prêtre ici même ! Je veux chanter avec mes frères une liturgie céleste !
Je désire de toutes mes forces ressusciter en fils de mes parents qui m’ont donné la vie, en frère de mes deux sœurs, en ami de toutes celles et de tous ceux que j’aime !
Je désire d’un grand désir voir d’une chair transfigurée et ressuscitée la bonté du Seigneur sur la terre des vivants (Ps 26) alors que j’apprends à discerner sa présence dans le pauvre et le petit qui est sans aide (Mt 25, 31-46) !
Comme Job, je veux voir Dieu sans mourir et donc sans fin (Job 19, 26) !
Je désire infiniment voir l’amour de Dieu sur le visage de son Christ reflété sur le visage d’une nuée de témoins !

Croire en la résurrection de la chair n’est pas une illusion pour les jours de plus tard ! Car chaque jour de ma chair dans ce temps qui m’est donné à vivre m’apprend la vie éternelle qui a commencé le jour de mon baptême quand je fus plongé dans l’amour du Père et du Fils et du Saint-Esprit ! Chaque jour, j’apprends à ressusciter pour vivre avec Dieu. Comme l’affirme saint Jean dans une lumière décisive : « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères […]. À ceci nous avons connu l’Amour, il a donné sa vie pour nous et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères ! » (1 Jn 3, 14-16).

La vie sur cette terre est une école d’amour où Jésus ressuscité nous apprend par son évangile la bonne nouvelle d’une vraie vie ! École où ne cesse d’agir l’Esprit Saint, ce puissant et discret pédagogue de la vie nouvelle !

Et voici le secret de l’évangile que je partage avec vous : chaque seconde d’amour vrai a valeur d’éternité ! Aucun moment d’amour vrai n’est perdu ! Chaque geste, chaque regard, chaque parole d’amour vrai inspiré par l’Esprit Saint que tu feras dès aujourd’hui s’inscrit déjà sur le grand livre de la vie éternelle !