Mais pourquoi s’interroger comme nous le faisons aujourd’hui à propos d’évidences ? Combien de pages d’Évangile proclament ainsi avec elles leur leçon ! Un devoir de vacances pourrait être consacré à les relever — soit dit en passant ! Jésus-Christ est alors leur auteur et leur commentateur immédiat.
Plus nettement encore, pour cet évangile si connu de la parabole du Bon Samaritain, chacun peut s’étonner : pourquoi Jésus crée-t-il cette histoire qui vient mettre en lumière une évidence ? N’est-ce pas de trop !
Et pourquoi, au début de la rencontre, un familier de la Loi divine vient-il l’éprouver ou veut-il le piéger par cette question : « Et qui est mon prochain ? » Il n’y a pas que la Loi du Seigneur qui soit limpide ; les faits devraient d’eux-mêmes inciter à secourir, à aider, à consoler. Aurions-nous besoin d’exemples ?
Qui ne confesserait avec Charles Péguy : « La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas. […] Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres. Comment n’auraient-ils point charité de leurs frères. »
Et encore : « La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain, il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain, il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir, se faire mal. Se dénaturer. »
Et pourtant, il n’est que de regarder autour de soi ou les médias pour s’étonner des propos de Péguy qui semblent pourtant de bon sens : « La charité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, toute bonne venante. C’est le premier mouvement du cœur. C’est le premier mouvement qui est le bon. La charité est une mère et une sœur. Pour ne pas aimer son prochain, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. À tant de cris de détresse. »
Alors, pourquoi cette parabole, interrogions-nous ? Pourquoi Jésus vient-il illuminer la figure du bon Samaritain si elle est si évidente ?
Pourquoi l’évidente attitude du bon Samaritain, son réalisme qui proclamerait une leçon étonnamment naturelle de la charité, a-t-elle besoin que le Sauveur l’enseigne ?
Sûrement, un mystère est caché en cette parabole… Et son petit côté donneur de leçon, ou moralisateur, soit en un mot plus franc : provocateur pugnace, nous oriente dans cette recherche de la vérité ! L’homme est un loup pour l’homme, chacun l’éprouve. Si la charité parle et révèle le cœur profond de l’homme, elle n’est pourtant pas si spontanée.
L’Évangile ne livre pas des propos « en trop », des paraboles vaines. Un croyant familier des premiers livres bibliques et de la Loi divine sait qui est son prochain. À l’époque de Jésus, la Parole de Dieu a depuis des siècles transmis bien des enseignements sur cette question : le prochain, son identité. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis ton Dieu », enseignait le livre du Lévitique (Lv 19, 18), familier de notre questionneur cherchant à éprouver Jésus.
Et ce même homme avait grandi avec les versets du Deutéronome que venait de lui répondre Jésus, l’écoute du Seigneur, ce que le Sauveur reliait à l’instant à l’amour du prochain ; et il se livrera lui, Jésus, le Fils, devenant l’absolue référence pour cette charité fraternelle.
Mais Jésus aurait encore pu se fonder sur la Création de l’homme, de tout homme créé également à l’image de Dieu ! Car si cet homme blessé devait porter un nom, pourquoi ne l’appellerions-nous pas « Adam », c’est-à-dire « Homme », tiré de la terre ; car c’est devant cette radicalité-là que nous convoque Jésus, le Fils, l’Unique du Père…
Si transparence il y a, pour la foi, c’est celle de la venue du Sauveur. Jésus se manifeste, le Rédempteur de l’homme, venu pour tous.
Voilà le mystère caché en cette parabole où Jésus évoque le prochain selon le Cœur de Dieu.
Précisément, par la simplicité du message, la mise en pratique de cette universalité de la charité, c’est bien Jésus qui se fait bon Samaritain, qui livre les deux deniers à l’hôtelier, ces deux commandements de l’unique charité dont se nourrit l’Église pour fortifier l’homme aux prises avec le tentateur, dans un combat spirituel où l’on guette le retour du Seigneur.
Si en attendant, l’homme blessé par le péché reste un loup pour l’homme — plus que jamais — la charité vient le redresser dans un cœur à cœur, offrir de le guérir et rayonner de Vie. Jésus proclame par la simplicité de cette attitude aussi radicale l’ampleur normale de la charité ! Pour commander de faire de même !
La charité est universelle. Récemment le pape Léon XIV le soulignait : « L’action politique a été définie, à juste titre, par Pie XI comme “la forme la plus élevée de la charité” (Pie XI, 18.XII.1927). Et, en effet, si l’on considère le service qu’elle rend à la société et au bien commun, elle apparaît véritablement comme l’œuvre de cet amour chrétien qui n’est jamais une simple théorie, mais toujours un signe et un témoignage concret de l’action de Dieu en faveur de l’homme » (Léon XIV, Jubilé des Pouvoirs Publics, 21.VI.2025).
Oui, « un signe et un témoignage concret de l’action de Dieu en faveur de l’homme ». À la sentence fameuse : « Charité n’a pas d’heure », ajoutons la parole du Christ : « Va et fais de même » (Lc 10, 37). Il y faudra du temps, toute notre personne, la Croix certes, la grâce rayonnera qui nous révèle le Sauveur, pour le voir face-à-face.