Homélie du 17 octobre 2021 - 29e dimanche du T. O.

La coupe d’humiliation, vous la boirez…

par

fr. Henry Donneaud

Connaissez-vous une célébrité, une personnalité publique, qui, écrivant ses mémoires, s’attarde longuement et en détail sur ses défauts, ses ratées, ses échecs. Les grands de ce monde prennent plutôt soin de cacher leurs turpitudes, afin de se montrer sous leur meilleur jour. Les Apôtres, par contre, en rédigeant les évangiles sous l’inspiration divine, ont au moins su éviter ce travers. Ils étalent sans fard leurs limites, leurs failles, leurs déboires. Nous venons de les entendre. Deux d’entre eux, parmi les plus proches de Jésus, Jacques et Jean, ont tenté une étrange magouille auprès du maître : obtenir les meilleures places en finale, la meilleure récompense, au détriment des dix autres. Lesquels dix autres, furieusement jaloux, se mettent en colère pour que le maître ne les oublie pas eux non plus dans le partage du butin. Et ne parlons pas ici de celui des Douze qui, en livrant son maître à la mort, a rejoint le rang des criminels. Rien que d’humain, très humain, terriblement humain.

Quelle première leçon tirer, sinon que dès les premières heures, dès que des hommes ont été choisis par Jésus pour devenir ses collaborateurs, l’hommerie s’est invitée dans l’Église. L’hommerie, c’est-à-dire cette lourdeur terreuse, glaiseuse, pécheresse, qui tire tous les hommes vers le bas, même ceux que Jésus a lui-même choisis pour le service de l’Évangile. Si Jésus en personne n’a pas su ou pas voulu mieux choisir ses adjoints, comment l’Église pourrait-elle mieux faire ? Il n’est pas besoin de la triste actualité ecclésiale pour nous rappeler que les ministres ordonnés n’ont pas été choisis sur concours, comme les meilleurs, comme une élite de gens parfaits, impeccables, sans défauts. Ils sont, comme tout le monde, et sans aucune exception, limités, imparfaits, pécheurs.

Mais faudrait-il, — ce que Jésus n’a pas fait, — en tirer une deuxième leçon ? Puisque les ministres ordonnés, à la suite des Apôtres, n’ont pas su et ne savent pas, même après deux mille ans, résister à la tentation d’abuser de leur pouvoir, redistribuons les cartes, changeons les structures, réformons les organigrammes, instaurons plus d’égalité, plus de démocratie dans le gouvernement de l’Église. Or Jésus, malgré l’évidence de failles béantes chez ses disciples, ne les a pas renvoyés, n’a pas révoqué leur vocation, n’a pas renoncé à leur confier, jusqu’à la fin des temps, la conduite de son Église. C’est bien eux, et leurs successeurs dans le ministère ordonné, que Jésus a chargé de gouverner son Église en son nom.

Alors, quelle leçon Jésus leur a-t-il donné, nous donne-t-il aujourd’hui encore, pour que l’Église ne devienne pas une caverne de brigands (Mt 21, 13) ? Pour qu’elle accomplisse au contraire, toujours plus sûrement et plus profondément la mission qu’elle a reçue de Jésus : être cet hôpital de campagne dressé par Dieu sur notre terre pour que tous les hommes puissent venir y trouver réconfort, soulagement, pardon de leurs péchés, joie de la réconciliation, bonheur de la communion, espérance et avant-goût de la vie éternelle dans la pleine vision de Dieu.

Pour bien entendre la leçon de Jésus, il convient d’écarter deux contresens dans l’interprétation de son propos. Un contresens sur l’ambition personnelle des disciples, un autre sur le pouvoir qu’ils sont appelés à exercer.

Premier contresens : Jacques et Jean se seraient vus reprocher par Jésus d’être ambitieux, trop ambitieux. « Accorde-nous de siéger l’un à ta droite, l’autre à ta gauche, dans ta gloire » (Mc 10, 37). Quelle ambition orgueilleuse, quel funeste manque de modestie habite les Apôtres ! Or, lisons attentivement la réponse de Jésus : il ne leur reproche pas de viser trop haut, d’être trop ambitieux, mais de se tromper d’ambition, ou plus exactement de se tromper sur la manière d’y parvenir. « Vous ne savez pas ce que vous demandez » (Mc 10, 38), c’est-à-dire vous vous trompez d’ambition, vous vous trompez de chemin. Vous ambitionnez de siéger à ma droite et à ma gauche ! Rien de mal à cela. Comment Jésus pourrait-il reprocher à des hommes de vouloir être près de lui, au plus près de lui, pour toujours, lui le seul sauveur, lui le maître de la vie. Il leur reproche, par contre, de n’avoir pas compris quel est le seul chemin à prendre pour réaliser cette ambition : « Pouvez-vous boire à la coupe que je bois et être baptisés du baptême dont je suis baptisé ? » (Mc 10, 38) Le seul chemin de la seule ambition qui vaille, c’est de boire avec lui la coupe de l’humiliation et d’être baptisé avec lui dans le baptême de sa mort, afin de pouvoir siéger avec lui dans la gloire. Les Apôtres devinaient bien qu’ils allaient devoir passer par des épreuves, comme toute ambition le suppose, mais ils ne comprenaient pas que le seul chemin pour siéger avec Jésus, c’est d’accepter de se laisser humilier et mettre à mort avec lui pour le salut de tous.

Jésus ne nous demande donc pas de renoncer à une grande ambition, de désirer d’un grand désir, de viser haut, loin et grand, rien moins que de partager avec lui la vie éternelle. Il nous enseigne par contre le seul chemin pour y parvenir : celui de l’humiliation acceptée par amour, celui du don de sa vie jusqu’à la mort, celui de la croix. Or cela fait peur, cela fait peur aux disciples, cela nous fait peur à nous tous. Nous préférons en effet les chemins moins étroits, moins resserrés, moins dangereux, ceux que nous propose le monde. Et bien, chaque fois que nous, chrétiens, et en particulier nous les ministres du Christ, cédons à la tentation des chemins de ce monde, fuyant l’humiliation, cherchant la gloire, la sécurité, la réussite, les honneurs, les facilités, nous sommes sûrs de nous tromper. Nous sommes sûrs que nous faisons fausse route et abusons de notre pouvoir.

Il n’est donc pas exagéré de penser que si, ces temps-ci, l’Église tout entière se sent humiliée, montrée du doigt, et en particulier ses ministres, c’est sûrement le signe que le Seigneur veut nous ramener tous ensemble sur le droit chemin, sur le chemin pascal de sa mort et de sa résurrection dont nous nous écartons si facilement. Non seulement ces humiliations ne sont rien en regard des immenses souffrances subies par tant et tant de victimes, mais elles nous apprennent le chemin de la réforme, de la conversion, de l’humilité, de l’union plus intime avec celui qui a pris sur lui, parfaitement innocent, tout le péché du monde.

Deuxième contresens : Jésus aurait exhorté les disciples à ne pas exercer un pouvoir mais à servir. Écoutons attentivement la mise en garde de Jésus : « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations leur commandent en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous se fera votre serviteur » (Mc 10, 42-43).

Jésus demande aux Apôtres de ne pas commander en maître, de ne pas faire sentir leur pouvoir, mais de devenir serviteur, esclave de tous. Ce serait mal le comprendre que de croire qu’il leur demande de ne pas commander, de ne pas exercer de pouvoir, comme si servir était incompatible avec l’exercice de l’autorité, comme si l’on ne pouvait servir qu’en renonçant à tout pouvoir, comme si Jésus avait voulu libérer l’Église de toute forme de pouvoir et d’autorité.

Un peu d’exégèse est ici nécessaire. Les deux verbes grecs que l’on traduit par commander en maître et faire sentir son pouvoir, comportent l’un et l’autre le préfixe kata qui a une valeur adversative. Ils veulent dire en fait : exercer le pouvoir ou l’autorité contre quelqu’un, au détriment de quelqu’un, c’est-à-dire les opprimer, les mettre sous le joug. Au lieu de gouverner au service d’une communauté, pour le bien d’une communauté, pour qu’elle grandisse en vérité, en liberté, en sainteté, cette perversion consiste à gouverner pour son avantage personnel, à l’encontre du bien de ces personnes, pour les infantiliser, les immobiliser, les priver de la vraie liberté des enfants de Dieu, jusqu’à les violenter pour sa propre jouissance.

Ce n’est donc pas l’exercice du pouvoir dont Jésus veut prémunir les Apôtres, alors que lui-même leur a conféré son propre pouvoir sur toute l’Église. C’est une forme pervertie du pouvoir, une forme mondaine, qui considère l’exercice de l’autorité comme un moyen pour se grandir soi-même, pour se promouvoir, se hausser au détriment des autres, contre les autres. À l’opposé de cette perversion mondaine du pouvoir, Jésus donne lui-même l’exemple de la manière dont les Apôtres doivent exercer leur autorité sur l’Église, l’autorité que lui-même leur confie : « Aussi bien le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45).

Alors, frères et sœurs, au moment où la violence de tant d’abus de pouvoir commis dans l’Église éclate à nos yeux, ne cédons pas à la tentation, qui serait elle aussi mondaine, de prétendre purifier l’Église de toute forme de pouvoir et d’autorité, de chercher à renverser ou marginaliser la hiérarchie apostolique établie par Jésus pour en installer une autre, et ce malgré ses évidentes défaillances. Voilà en effet une sottise gravement erronée que l’on entend de-ci de-là, ces temps-ci : que l’on cantonne les prêtres à la présidence de l’eucharistie, pour que tous les baptisés puissent avoir droit, eux aussi, d’exercer le pouvoir d’enseigner et de gouverner au nom du Christ. Comme si le Christ n’avait pas confié aux Douze et à leurs successeurs dans le sacrement de l’ordre, jusqu’à son retour à la fin des temps, la mission de conduire la barque de l’Église, de la gouverner, de l’enseigner, de la sanctifier en son nom.

Par contre, il est urgent, impératif, que tous, laïcs, religieux et religieuses, ministres ordonnés, nous nous aidions les uns les autres, avec exigence, avec fermeté, sans concession, sans silence peureux, en toute lucidité et franchise, à ce que l’autorité du Christ soit exercée dans l’Église à la manière du Christ lui-même, comme le Christ lui-même l’a commandé à ses Apôtres. Que l’autorité soit exercée radicalement comme un service, un service qui plonge les ministres dans la radicalité de la croix du Christ, comme un don total de soi. Cela suppose un exercice de l’autorité qui ne se replie pas sur lui-même, sur ses privilèges, sur son prestige, sur tous les mirages diaboliques du pouvoir selon le monde, mais qui au contraire se décentre sans cesse pour aller rejoindre les brebis, partager leur vie, les écouter, les comprendre, les aimer, se livrer radicalement à leur service. Un service, également, qui accepte de se laisser remettre en cause, interpeller, corriger lorsqu’il a dévié, comme l’a fait le Christ lui-même pour ses Apôtres, comme toute l’Église doit le faire aujourd’hui pour se ressaisir. C’est précisément l’un des enjeux du processus synodal dans lequel le pape François exhorte l’Église à entrer.

Vous l’aurez compris, frères et sœurs : l’Église n’est pas autre chose qu’un troupeau de pécheurs invétérés, mais de pécheurs pardonnés, appelés par le Seigneur à devenir des saints en marchant sur ses traces. Il en va des ministres ordonnés comme des laïcs et des religieux. Le premier service mutuel que tous nous devons nous rendre, dans l’Église, c’est de relayer sans cesse parmi nous l’appel de Jésus à la conversion de tous, c’est de nous inviter mutuellement, les uns les autres, à la conversion. Certes, l’Église doit se réformer, elle doit sans cesse se réformer, c’est-à-dire revenir à sa forme véritable, à la radicalité de la croix du Christ, seule source en même temps que seule route de la fécondité de sa mission. Réformer, ce n’est pas, comme le monde l’imagine, bouleverser les structures, changer les règles du jeu établies par Jésus. C’est se replonger tous ensemble, chacun selon sa mission propre, dans la radicalité du service de l’Évangile, dans la radicalité de l’appel universel à la sainteté. Réformer, se laisser réformer, cela fait toujours peur, cela fait mal, car le vieil homme préfère rester dans l’installation, dans le confort d’une vie tranquille, fût-ce une vie sacerdotale ou religieuse qui finit par devenir confortable. Mais si nous recevons tous, dimanche après dimanche, jour après le jour, le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, ce n’est pas pour autre chose que pour nous laisser réformer par le Seigneur lui-même, pour nous laisser renouveler dans le désir de participer plus pleinement à la sainteté que Jésus nous offre.

Que l’Esprit de réforme, l’Esprit de la vraie réforme descende en abondance sur notre Église, sur nous tous. Ainsi soit-il.