Homélie du 27 avril 1997 - 5e DP

La demeure et le Royaume

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Il ne vous a pas échappé – ou peut-être que si – que le couvent des dominicains de Rangueil a fêté cette année son 40e anniversaire. Un colloque scientifique aux noms techniques d’écoles architecturales aussi étranges et rébarbatifs que pour certains d’entre vous le sont quelques façades de ce bâtiment, vient d’avoir lieu dans ses murs – c’est bien le moment d’employer cette expression. Église, cloître, réfectoire, cellules ont été soumis au crible de l’histoire de l’art, de la technique, et de la théologie. On a pu en redécouvrir certaines de ses beautés cachées.

C’est comme ami de longue date du couvent, où j’ai déjà officié comme diacre dans la nuit de Pâques 1971, plus qu’à aucun autre titre que le Prieur m’a demandé de présider cette célébration.

Qu’est-ce qu’un couvent de frères prêcheurs? C’est un organisme. Organisme complexe, bâti autour d’une église. Idéalement, en une épure, il est fait pour qu’on y parle, pour annoncer la Parole de Dieu et pour qu’on s’y taise afin d’étudier et de prier, et ainsi de mieux l’annoncer ici et surtout à l’extérieur qui l’attend et surtout qui ne l’attend pas…

Concrètement, un couvent a bien d’autres fonctions, comme manger, dormir, échanger entre frères, se servir les uns les autres.

Mais il ne faut pas oublier aussi que c’est le lieu où l’on souffre et où l’on est joyeux, où on s’aime entre frères et l’on ne s’aime pas assez mais dans l’espérance de se pardonner, un lieu aussi où on meurt pour naître à l’autre vie.

Et pour vous, frères et sœurs, qu’est-ce que ce lieu? Pour certains, celui de leur baptême, de leur mariage, des funérailles d’êtres aimés, pour d’autres, celui de la messe du dimanche. Il y a ceux qui attendent de cette église qu’elle soit pleine, il y a ceux qui l’aiment vide et qui, dans la pénombre, se demandent ce qu’ils viennent y faire.

Une église, un couvent, accueille tant de gens différents, tant de requêtes formulées ou informulées, tant de déceptions peut-être, tant de désirs d’y chercher Dieu ou de l’y trouver. Quelle est bien semblable à la Grande Église, l’Église avec un grand E, je veux dire, qui abrite les pécheurs et les justes, les malades et les bien portants, les pacifiés et les révoltés.

Il y a dans l’Évangile un texte bien connu de tous – et qui sert d’ailleurs pour la liturgie de la dédicace d’une église, c’est l’épisode de Zachée (Luc 19,1.10). Riche, considéré et craint, Zachée a un comportement d’enfant: il monte à un arbre pour voir Jésus qui passe. J’ai toujours pensé que c’est un comportement ingénu et souple qui avait plu au Seigneur. Jésus dit à Zachée:  » Je veux aujourd’hui demeurer chez toi « . C’est bien cela que Jésus est venu faire: par l’Incarnation, Dieu vient planter chez nous sa tente et annoncer le salut à notre maison (Luc 19,9).

Saint Luc emploie ici un terme qui appartient surtout à saint Jean et qui est le mot  » demeurer « . Or les textes de ce dimanche approfondissent ce terme essentiel au mystère chrétien. Le Christ dit à Zachée qu’il veut demeurer chez lui – et dans le Discours après la Cène, il nous dit qu’il veut demeurer en nous.

Phrase étrange, si l’on y pense; au milieu de nous, avec nous, chez nous, d’accord, nous comprenons; mais en nous, comment? Comme un enfant dans le sein de sa mère, comme une nourriture que nous ingurgitons? Oui, très précisément cela. Comme Nicodème l’apprend, il faut renaître et, par l’Esprit, entrer dans le sein de notre mère l’Église. Comme aux foules nourries dans le désert, le Christ nous dit:  » Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui  » (Jn 6,56). Mais cela n’est que le moyen pour nous d’accéder au commandement nouveau que nous avons entendu dans la seconde lecture:  » Avoir foi en Dieu et nous aimer les uns les autres. Qui est fidèle à ces commandements demeure en Dieu et Dieu en lui « .

Par le baptême et par l’Eucharistie, par la foi et la charité, l’Église du Christ se construit. C’est cela que Barnabé et Paul annoncent et qui nous est relaté par les Actes des Apôtres. Mais avez-vous remarqué la curieuse expression utilisée par saint Luc?  » L’Église se construisait et elle avançait « , comme si l’idée d’une simple édification ne suffisait pas pour décrire ce qu’on voit de l’Église; car un bâtiment, nous le savons, peut être vide d’habitants ou vide d’âme. Si Dieu demeure en nous, alors visiblement ou invisiblement, un dynamisme doit nous habiter.

Habiter! Je me demande précisément si habiter n’est pas notre réponse à la promesse du Seigneur de demeurer en nous.

Habiter notre état de vie, habiter notre famille, notre communauté, mais aussi habiter notre foi en l’assumant et en l’aimant, habiter notre Église, je parle du corps de l’Église, en l’assumant et en l’aimant, en regardant par les fenêtres aussi, en les ouvrant parfois. C’est alors que d’autres viendront nous rejoindre car ils auront entendu les pierres elles-mêmes crier que le Seigneur est bon et qu’il aime le monde.