Homélie du 21 avril 2011 - Jeudi Saint

La joie du Jeudi Saint

par

fr. Augustin Laffay

«Le mystère de l’Incarnation doit être lu comme une tragédie, mais comme tragédie de la joie et non du malheur.» (F. Hadjadj). La tragédie est évidente, et encore plus évidente pendant la Semaine sainte. Chaque année nous revivons une suite d’événements décisifs pour l’humanité: une suite unique et irréversible. De l’entrée du Seigneur dans Jérusalem jusqu’à sa Résurrection d’entre les morts, le drame se noue dans une sorte de nécessité douloureuse.

Mais au cœur de cette tragédie, la joie n’est pas absente. Vous le sentez bien, nous ne sommes pas ce soir dans le pathétique, l’angoisse, mais dans la joie du repas pascal, dans la joie d’un repas de fête. C’est de cette joie, de son origine et de sa nature, que je voudrais vous entretenir.

D’où vient la joie du jeudi saint? Elle vient – me semble-t-il – d’une rencontre immédiate du Christ; elle vient d’une expérience sensible de la prévenance de Dieu. «Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout.» (Jn 13, 1). Les aimer jusqu’au bout, cela veut dire, pour Lui, les aimer jusqu’à les toucher. De nos cinq sens, le toucher est le sens fondamental, celui dont on ne peut être privé sauf à être mort. Quand un malade ne parle plus, ne voit plus, n’entend plus, quand on ne sait plus comment communiquer avec un mourant, on leur prend la main, on leur caresse le front. C’est ce que fait Jésus: il lave puis essuie les pieds de ceux qu’il enverra jusqu’aux extrémités de la terre comme messagers de son Évangile; il les touche aussi à l’intérieur de leur corps en se faisant nourriture et remède. On vient de publier la correspondance spirituelle d’un adolescent toulousain handicapé, François, avec son parrain de confirmation, Luc. Après avoir appris de son parrain qu’embrasser signifiait tenir dans ses bras, François conclut ainsi une lettre: «Je t’embrasse mais j’aimerais mieux t’embrasser si je te vois.» C’est admirable! C’est exactement ce cri du cœur humain que le Seigneur a entendu au soir du Jeudi saint: on ne touche pas de loin. Paul VI aimait tellement l’Église qu’il disait vouloir «la serrer dans ses bras, l’embrasser, l’aimer». C’est beau: c’est ainsi que Dieu nous aime et c’est ce qu’il fait maintenant. Pour nous embrasser, Dieu s’approche de nous en son Verbe incarné; en s’approchant de nous, le Fils se donne à voir et avive notre désir d’être serrés dans les bras du Père. Aimer l’Église comme une personne, aimer Dieu jusqu’à le voir et l’embrasser, c’est tout un.

L’homme, par sa faute, a du quitter le jardin d’Éden que Dieu avait planté pour lui. Depuis lors, la vision de Dieu lui est interdite: il connaît son Créateur mais soupire après une vision qui l’ouvrirait à la plénitude de l’amour. Moïse et Élie sont les témoins de cette impossibilité de voir Dieu. Rappelez-vous ce que Dieu dit à Moïse: «Je ferai passer devant toi toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom du Seigneur […] mais tu ne peux pas voir ma face car l’homme ne peut me voir et vivre.» (Ex 34, 19-20). Le prophète Élie lui-même, quand il entendit Dieu, sur la montagne de l’Horeb, «se voila le visage avec son manteau», sortit et se tint à l’entrée de la grotte pour parler avec son Seigneur.» (1 R 19, 13). Qui est plus grand que Moïse? Qui est plus grand qu’Élie? Ils sont pourtant restés au seuil de la vision; ils n’ont pu se jeter dans les bras de Dieu comme dans les bras d’un Père. Ce qu’ils n’ont pu obtenir, l’Évangile nous le donne, dans une nouveauté absolue. Quand le Christ lave les pieds de ses apôtres, quand il leur livre son corps et son sang en nourriture et en boisson, non seulement Dieu se laisse voir mais il nous touche au plus profond de nous-même. Il nous touche de l’intérieur et de l’extérieur. «Les mains sur la peau touchent l’âme à vif» dit avec justesse un poète. Pensez-y vous, mes frères, qui allez avoir les pieds lavés dans un instant. Pensez-y, vous tous frères et sœurs, qui allez communier. Ce soir, pas de théophanie grandiose: pas de montagne du Sinaï toute fumante parce que le Seigneur y descend dans le feu, pas de fumée s’en élevant comme d’une fournaise, pas de montagne tremblant violemment, pas de trompette trompetant à tous vents (cf. Ex 19, 18). Dans l’humilité d’un geste de purification, dans la simplicité du repas de la Pâque partagé par Jésus avec sa nouvelle famille, une joie nouvelle apparaît, une joie inconnue depuis qu’Adam et Ève ont quitté le paradis terrestre: Dieu s’approche jusqu’à nous embrasser, jusqu’à faire corps avec nous.

Si cette intimité nouvelle à laquelle Dieu nous invite n’est pas source de joie, elle provoque le scandale, la protestation, la contestation. Voyez la réaction de Pierre lors du lavement des pieds. Il ne prétend pas empêcher son Maître d’enseigner par telle action qu’il lui plaira mais lui, personnellement, éprouve une répugnance extrême à se voir l’objet d’un tel office d’esclave. Pierre a reconnu en Jésus le détenteur des promesses de la vie éternelle (cf. Jn 6, 68). Le sentiment profond de respect qu’il nourrit envers le Seigneur le retient d’accepter d’être servi par Jésus comme Jésus veut le servir. La joie d’être servi par un Seigneur-esclave lui est amère. Rappelez-vous, encore, dans la synagogue de Capharnaüm, le discours sur le Pain de vie: les juifs pieux sont outrés d’entendre Jésus dire: «Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.» (Jn 6, 56). Ayant entendu cela beaucoup de ses disciples dirent: «Elle est dure cette parole.» (Jn 6, 60) et beaucoup le quittèrent. La joie d’être nourri par un Maître qui se fait pain et vin leur est insupportable. Au scandale des hommes, Dieu en son Fils, se fait proche des hommes, les sert et les nourrit. Aujourd’hui, un quart des malades du sida sont soignés dans des institutions catholiques; chaque jour des millions de personnes reçoivent nourriture ou soins par le biais de l’Église catholique; des millions de fidèles communient au Corps et au Sang du Christ, adorent le Christ-Eucharistie. Loin de faire l’admiration du monde, ces données suscitent l’irritation et parfois la détestation, le rejet radical. Le monde pense confusément qu’un Dieu si proche devrait se conformer à ses diktats, à ses modes, à sa pensée. Or si Dieu s’abaisse jusqu’à nous, jusqu’à nous toucher, ce n’est pas pour mener une vie d’esclave avec nous, c’est pour nous ramener à son Père. «S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix! Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haute des cieux, sur la terre et dans les enfers.» (Phi 2, 7-10).

Dieu nous offre beaucoup plus que ce que nous sommes prêts à accepter. Nous nous contenterions d’une honnête aisance bourgeoise garantie par «Église assistance» et le Christ nous demande d’accepter le don de son service pour vivre auprès de Dieu. La promesse de la joie du ciel n’est cependant pas une promesse à la manière marxiste: un paradis advenant après le sacrifice de générations entières. La joie du ciel est à venir, dans sa plénitude mais dès ce jeudi saint nous pouvons nous réjouir de la présence aimante de notre Dieu au cœur de chacune de nos vies. L’Église servante, l’Eucharistie sont aujourd’hui même, pour tous ceux qui se laissent toucher, l’occasion d’un contact intime et personnel avec Dieu.

Rendons grâce à la Trinité sainte pour le don de l’Église et de l’Eucharistie: par elles Dieu se fait tout proche de nous.