Homélie du 1 janvier 2012 - Solennité de Marie Mère de Dieu

La Mère des vivants

par

fr. Serge-Thomas Bonino

«Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur?» (Lc 1, 43). Lorsque Élisabeth, sous l’action de l’Esprit saint, prend conscience de la grandeur de celle qui vient à sa rencontre, elle la rattache spontanément à sa maternité. Marie est grande parce qu’elle est mère, et mère de ce fils-là, de ce Jésus qui est le Seigneur. Et, à la suite d’Élisabeth, tous les âges ont proclamé Marie bienheureuse (Lc 1, 48) parce que, de toute éternité, elle a été choisie, unique entre toutes les femmes, pour être la Mère de Dieu. Celle qui a conçu, porté et mis au monde un petit d’homme qui est Dieu en personne.

Mais – et les mères de famille, je pense, ne me contrediront pas – la maternité n’est pas une simple question de biologie. Certes, elle est un lien ô combien charnel entre la mère et l’enfant mais un lien charnel qui implique, qui appelle, qui exige un lien spirituel. Être mère, au sens intégral, au sens plénier, c’est accueillir un enfant dans sa chair, mais c’est aussi, et peut-être surtout, l’accueillir dans son cœur, lui faire une place dans sa vie. Déjà, au plan biologique, dès que l’enfant est conçu, toutes les fonctions physiologiques de la femme se réorientent au service de cette étincelle de vie qui germe en elle. De même, au plan spirituel, une mère reçoit son enfant comme un don de Dieu, un don dont elle accepte qu’il bouleverse sa propre vie, ses projets, son emploi du temps. La maternité est donc toujours une aventure spirituelle et, par suite, un formidable chemin de sainteté.

Eh bien, ce qui est vrai de toute maternité authentiquement humaine, l’est aussi et bien davantage de la maternité divine de la Vierge. Pour que Marie fût vraiment Mère de Dieu, vraiment à la hauteur de cette vocation unique, il fallait qu’en recevant Jésus dans sa chair, elle l’accueillît aussi dans son cœur pour ce qu’il était vraiment – le Messie, le Sauveur. Comment sinon par sa foi? Voilà pourquoi Élisabeth, entrant plus avant dans le mystère de la maternité de Marie, proclame «bienheureuse celle qui a cru» (Lc 1, 45). C’est parce qu’elle croit que Marie est pleinement Mère de Jésus et qu’elle collabore au mystère étonnant qui s’accomplit en elle.

Mais ? et les mères de famille ne me contrediront toujours pas ? la maternité ne s’arrête pas au jour de la naissance. Au contraire, ce jour-là, elle ne fait, si je puis dire, que commencer. Car ce petit d’homme, si fragile, si démuni, si dépendant en tout de l’amour de ses parents, il faut encore l’accompagner jusqu’à l’âge adulte et même, plus discrètement, au-delà! De même, la maternité de Marie ne s’est pas arrêtée à Noël. Elle s’est prolongée par la suite. Et cela de deux manières.

Tout d’abord, Marie a accompagné son Fils tout au long de sa mission. Jusqu’au bout de sa mission. Car c’est au Calvaire que sa collaboration maternelle à l’œuvre de Jésus a atteint sa plénitude. Là, debout au pied de l’arbre de la Croix, Nouvelle Ève auprès du nouvel Adam, Marie accompagne son Fils dans le don qu’il fait de sa propre vie. Bien plus, elle s’offre avec lui. Écoutez saint Alphonse de Liguori: «Dieu, dit-il, n’avait pas voulu que son Fils devînt le Fils de Marie sans qu’elle y eût expressément consenti. Il ne voulut pas non plus que Jésus sacrifiât sa vie sans le consentement de Marie. Ainsi, dans un seul et même sacrifice furent immolés à la fois la vie du Fils et le cœur de la Mère» (saint Alphonse de Liguori, Gloires de Marie, 6e discours). Oui, d’une manière à nulle autre pareille, Marie a été associée à l’action par laquelle Jésus nous a rachetés. Avec lui, elle a écrasé la tête de l’antique serpent (Gn 3, 15).

Allons plus loin. En s’associant au sacrifice de son Fils, Marie a enfanté le Corps mystique de Jésus, c’est-à-dire l’Église, dont Jésus est la Tête et dont nous sommes les membres. Telle est la seconde manière dont se prolonge la maternité de Marie. La Mère de Dieu devient Mère de l’Église, et Mère de chacun de nous dans l’Église. «Jésus voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait [ce disciple qui représente chacun des croyants que nous sommes, Jésus, donc], dit à sa mère: ‘Femme, voici ton fils.’» (Jn 19, 26). Marie est la Femme, avec un F majuscule. Elle est la nouvelle Ève, la Mère des vivants (Gn 3, 20), la Mère de ceux qui vivent de la vie même de Jésus.

En effet, Dieu veut que nous nous donnions les uns aux autres la vie, la vraie vie. Par sa prière, par son témoignage, chaque chrétien peut et chaque chrétien doit faire naître le Christ dans le cœur de ses frères. Il y a dans l’Évangile une parole de Jésus, étrange: «Quiconque fait la volonté de Dieu celui-là est pour moi un frère et une sœur et une mère» (Mc 3, 35). Un frère, une sœur, on comprend, mais une mère? Comment puis-je être mère du Christ? En accueillant le Christ en moi-même et en travaillant à ce que les autres aussi l’accueillent. Saint Paul est très clair sur ce point quand il s’adresse à ses disciples: «C’est moi, dit-il, qui, par l’Évangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus» (1 Co 4, 15). «Mes petits enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous»

Eh bien, ce qui vaut pour Paul vaut à plus forte raison pour la Vierge Marie. Écoutez maintenant saint Albert le Grand (ou du moins l’auteur anonyme qui se cache sous son nom): «Au temps de la Passion, la Mère de Miséricorde assista le Père des miséricordes […]. Partageant la Passion de Jésus, elle devint coadjutrice de la Rédemption et Mère de la nouvelle naissance. Oui, [?] par un enfantement douloureux, elle nous a tous appelés à la vie éternelle et elle nous a fait renaître en son Fils» (Pseudo-Albert le Grand, Mariale, q. 29, III).

Comprenons: cette Vie, cette Vie éternelle – Jésus en personne – que Marie a mise au monde à Noël, elle continue à la faire naître et grandir chaque jour en nos cœurs par sa prière maternelle. Voilà pourquoi, par une sorte d’instinct filial très sûr, le peuple chrétien se tourne si volontiers vers elle: «Ô Marie, donne-nous ton Fils, donne-nous cette vraie Vie, à laquelle nous aspirons de toute notre âme, nous te le demandons car tu es notre Mère.»

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