Homélie du 9 juin 2002 - 10e DO

La miséricorde divine

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«C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices». À la sortie de la ville de Capharnaüm, Jésus passe devant un poste de collecteur d’impôts. Il voit Matthieu qui contrôle le passage des pauvres gens à qui il exige la taxe décrétée par la puissance d’occupation, les Romains, Matthieu est assis au fond du bureau dans la pénombre. Il parle argent et politique, entouré de compagnons avides et sans scrupules. Ça ne sent pas bon dans ce poste de douane! Tout à coup, Jésus entre dans le bureau. Il pose son regard, doux, fort, aimant, sur Matthieu illuminé d’une lumière divine: «Suis-moi», lui dit Jésus. Matthieu est bouleversé. Il frémit d’émotion ne comprend pas ce qui lui arrive. D’où vient ce bonheur qui le comble? Pourquoi est-il attiré vers ce Jésus de Nazareth? Matthieu pense qu’il y a erreur. Le doigt pointé sur sa propre poitrine, Matthieu s’exclame: «moi?» (cf. tableau du Caravage, La vocation de saint Matthieu, Église Saint Louis des Français à Rome) Oui, c’est lui que Jésus a choisi comme apôtre et témoin de la miséricorde de Dieu, Jésus ne lui fait pas la morale. 11 ne lui demande pas une déclaration publique de repentance. Jésus couvre la misère morale de Matthieu avec le manteau de sa miséricorde. Miséricorde qui fait le premier pas, amour sans conditions.

Matthieu se lève, il quitte son bureau sans faire attention à la grosse somme d’argent qui reste sur la table. Il suit Jésus comme Abraham avait quitté sa terre natale pour une Terre Promise. Il passe des ténèbres du péché à la lumière de l’amour de Jésus, L’énergie du Saint Esprit le soulève et le pousse en avant. C’est auprès de Jésus que Matthieu veut exister. Tout le monde pensait que Matthieu adorait le luxe, le prestige, le pouvoir. Ce n’était pas vrai. Au fond de lui-même il cherchait autre chose. Son cœur, vide de sens, avait soif d’une vie autre que celle de l’argent et du paraître.

Matthieu invite Jésus chez lui. Les domestiques reçoivent l’ordre de préparer un festin: le meilleur poisson du lac de Galilée, des agneaux de lait, les meilleurs vins d’importation de la Toscane. Matthieu est heureux comme il ne l’a jamais été. Ses amis arrivent. De bons vivants attachés aux plaisirs, escrocs, complices des Romains, délateurs. Jésus parle avec ces hommes impurs qui ne respectent pas les rites juifs.

Voyant cela, les Pharisiens se révoltent: «C’est inadmissible!» Ils s’adressent aux disciples du Nazaréen: «Comment se fait-il que votre maître mange avec les publicains et les pécheurs?» «Si l’on fait grâce au méchant, il n’apprend pas la justice». Les publicains sont riches parce qu’ils retiennent pour eux une partie des impôts romains. Ces gens-là ne méritent pas le respect! Et Matthieu, celui-là alors, c’est le pire!

Nous comprenons bien ces Pharisiens qui étudient la Torah, la Loi de Moïse, qui prient les Psaumes et qui foni des aumônes! Ah! que c’est difficile de fuir le vol, l’adultère, la corruption proposée par les puissants de ce monde! 11 faut dénoncer Matthieu, l’expulser de la communauté, montrer l’exemple à suivre!

Jésus qui a entendu la réflexion des Pharisiens intervient; Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin mais les malades».

Jésus ne dit pas que Matthieu a raison. Tout au contraire, Matthieu est malade. II n’est pas bien. Sa vie ne tourne pas rond. Ce qu’il fait le ronge comme une gangrène. Il a besoin de changer d’air, de conduite, de vie. L’appel de Jésus l’arrête non pas pour huit jours mais pour toujours. Matthieu ne sera plus collecteur d’injustes impôts mais rassembleur d’hommes. Témoin de la miséricorde de Jésus à son égard. Matthieu va prêcher le Dieu de miséricorde et de pardon: «C’est la miséricorde que Dieu veut et non les sacrifices. Jésus est venu appeler non pas les justes mais les pécheurs».
Jésus fait confiance à Matthieu. Matthieu met sa foi en Jésus. Jésus offre son amitié à Matthieu. Matthieu se met au service de Jésus de toutes ses forces.

Désormais Matthieu fera communauté avec les autres apôtres. Lui, le collaborateur, va partager sa vie avec des apôtres de tendance zélote, militants juifs, zélés pour l’indépendance d’Israël. La miséricorde de Jésus s’étend à tous les hommes. Jésus ne restreint pas son appel aux purs, à ceux qui ont bon caractère, aux hommes d’une tendance politique. Jésus appelle des hommes impétueux comme Pierre, doux comme Jean, passionnés de politique comme Judas, collaborateurs comme Matthieu. Le collège de douze apôtres n’est pas homogène ni unicolore. Tous les hommes sont appelés au salut. Jésus choisit précisément des pécheurs pour bien montrer que le salut ne vient pas des hommes mais de la grâce de Dieu qui fait miséricorde.

Miséricorde est un mot d’origine latine, «miseria-cordis», avoir un cœur sensible à la misère et au malheur d’autrui. Dieu est miséricordieux parce qu’il est Saint. La Sainteté, la pureté de Dieu se manifeste dans sa miséricorde envers les pécheurs. Notre Dieu trois fois Saint n’est pas suffisant ni méprisant, 11 ne se plaît pas à la mort du coupable. Sa joie se trouve dans la conversion des pécheurs.

Où en sommes-nous de notre vie de foi? Où en sommes-nous de notre vie de charité? Quel est le niveau de notre vie spirituelle? Faisons-nous des progrès? Sommes-nous en train de reculer ou de tomber? Comment le savoir? Le Seigneur Jésus nous propose un test simple et sûr, celui de la miséricorde envers les faibles et les pécheurs. Agissons-nous avec un cœur de pierre? Avons-nous des paroles dures, lapidaires, jugements de condamnation et d’exclusion? Alors nous ne sommes pas purs, notre foi est faible et notre charité fugitive. Faisons-nous confiance à Dieu qui agit dans le cœur des pécheurs? Avons-nous des paroles bienveillantes d’encouragement? Couvrons-nous avec le manteau de la miséricorde la misère de nos proches au lieu de proclamer leurs défaillances? Alors, nous, sommes sur la bonne voie: «Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde».

Il ne suffit pas d’assister aux célébrations liturgiques les plus belles pour être en harmonie avec Dieu. Les sacrifices et les prières n’ont de valeur que dans la mesure où ils expriment le don intérieur et absolu de nous-mêmes. «Ce n’est pas celui qui dit «Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le Royaume des cieux mais celui qui fait la volonté de Dieu» (Mt). «Quand lu vas présenter ton offrande à l’autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; ensuite tu viendras présenter ton offrande» (Mt 5, 23-24).

En voyage, saint Dominique portait toujours avec lui l’Évangile selon saint Matthieu, l’Évangile de la miséricorde. Le premier mot de la vie dominicaine, celui que nous prononçons en prostration au jour de notre entrée dans l’Ordre des Prêcheurs, est bien celui-là: la miséricorde. La miséricorde constitue l’alpha et l’oméga de la spiritualité dominicaine. La miséricorde, nous la célébrons et nous la chantons dans la liturgie. La miséricorde nous l’annonçons. La miséricorde nous en sommes les bénéficiaires. Miséricorde, mot-clé de notre foi!

Béni sois-tu, Seigneur, pour ta miséricorde!