Homélie du 24 octobre 2021 - 30e dimanche du T. O.

La muraille qui transmet la foi

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« Ta foi t’a sauvé ! » Puisque Jésus lui-même nous dit que Bartimée est un modèle de foi, nous pouvons scruter cette page d’Évangile pour y découvrir des caractéristiques de l’acte de foi. Bartimée pourra tout particulièrement être notre maître en cela car les aveugles connaissent bien l’enjeu de la foi. La foi, en effet, est cette connaissance quand on ne voit pas ; la connaissance quand les sens ou l’intelligence sont dans une pénombre.

Par rapport à Dieu, nous sommes dans la pénombre : Dieu, nous ne le voyons pas et, même quand il agit à côté de nous, les œuvres qu’il fait nous sont voilées. Par exemple, dans quelques instants nous allons voir deux baptêmes ; nous verrons bien les rites, mais nous ne verrons pas avec nos yeux de chair la grâce de Dieu descendre sur Thomas et Timothée. Ou bien, avant ou après la consécration, nos sens ne voient pas la différence entre le pain et le vin apportés à l’autel et le Corps et le Sang du Christ reçus en communion. Pour toutes ces choses de Dieu, nous sommes aveugles. Nous nous retrouvons dans la situation de Bartimée.

Alors, comment fait l’aveugle ? Il compte sur les autres et sur ses autres sens. Il a besoin des yeux et de la parole des autres. La parole des voyants qui décrivent ce qu’ils voient compense le « silence » de ses yeux. La parole de ceux qui voient lui apporte la connaissance qui lui manque et qu’il ne peut acquérir par lui-même.

De même, dans la foi, notre connaissance repose sur une parole reçue, sur la Parole de Dieu qui nous apporte ce que nos sens ou notre intelligence seuls ne peuvent pas découvrir. Nous voyons un morceau de pain, mais nous avons entendu Jésus dire : « Ceci est mon Corps. » Nous voyons des enfants recevoir de l’eau sur la tête, mais nous avons entendu Jésus dire : « Celui qui sera baptisé, sera sauvé » (Mc 16, 16). La foi est une lumière. Ces paroles éclairent notre connaissance.

Mais ces paroles toutes seules ne suffisent pas. Encore faut-il avoir confiance en cette parole. Je ne crois pas tout ce que tout le monde me dit. Si je me retrouve aveugle, je ne vais peut-être pas faire confiance à n’importe qui pour me guider. Je ne sais pas si vous avez déjà fait ce jeu d’avoir les yeux bandés et d’être dirigé par quelqu’un d’autre. C’est un jeu qui nous force à la confiance et qui nous montre en qui nous avons plus ou moins confiance. Pour faire confiance, il faut certains gages. Je vais croire plus facilement celui que je connais et dont je sais qu’il veut mon bien, celui qui a une expérience, celui qui a une certaine notoriété : il faut qu’il m’inspire confiance pour que je puisse le croire. Imaginons que nous nous perdions au cours d’une randonnée en montagne, mais heureusement voici qu’un autre randonneur arrive et nous lui demandons notre chemin. Nous aurons plus confiance si c’est un vieux guide parlant avec l’accent du pays qui nous dit : « Pour aller au sommet des mouflons, il faut passer cette rivière, puis contourner le sommet qui est devant vous par la gauche et prendre le sentier à droite au cairn », que si c’est un genre de touriste qui cherche lui-même son chemin, quand bien même il dit connaître le nôtre.

La foi repose donc sur cette confiance qui permet de s’élancer avec une certaine audace, comme Bartimée qui s’élance vers Jésus. Grâce à la foi, ce n’est pas un saut dans l’inconnu, puisque justement la foi a donné un éclairage.

Il y a bien tous ces éléments chez Bartimée. Par ses sens, il connaît la présence de Jésus et la foi lui fait voir plus que cela. De même que l’apôtre Thomas a vu Jésus homme ressuscité et a confessé Dieu en disant : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » ; ainsi on annonce à Bartimée l’arrivée de « Jésus de Nazareth » et lui confesse le Messie « fils de David ». C’est particulièrement frappant dans le cas de Bartimée car la foule des voyants lui transmet l’information sans avoir l’air de comprendre aussi finement que l’aveugle. Nous pensons à cette parole de Jésus : « Ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n’entendent pas » (Mc 8, 18). Bartimée n’a pas les yeux, mais ses oreilles entendent bien et par la foi il comprend plus profondément ce qui se passe.

Cette foule est comme dépassée par la situation. Malgré tout, ne jugeons pas trop durement cette foule. Sans doute, ils ne se laissent pas autant guider par la foi que Bartimée. Sans doute forment-ils comme une muraille autour de Jésus en cherchant à faire taire ce mendiant aveugle qui crie trop fort. Mais, nous sommes à Jéricho et cette muraille que la foule forme autour de Jésus est comme celle qui entourait la ville quand Josué fils de Nûn est arrivé : ces murailles que l’on voyait s’opposer au dessein de Dieu ont finalement révélé la gloire de Dieu. Du temps de Josué l’ancien c’est en tombant que la muraille révélait la gloire de Dieu. Du temps du nouveau Josué qu’est Jésus, la muraille qu’est la foule donne, malgré tout, les informations à Bartimée. C’est par la foule qu’il apprend que Jésus est là, c’est par la foule qu’il reçoit l’appel de Jésus. C’est bien la foule qui lui dit : « Aie confiance ! Lève-toi, il t’appelle. » Et c’est cette foule que Bartimée rejoint en se mettant à la suite de Jésus.

Cette foule, c’est l’Église, c’est nous. Nous avons reçu la foi par cette Église faite de gens limités et tous décevants d’une façon ou d’une autre, mais qui nous ont mis en relation avec Jésus parce qu’ils étaient proches de lui. Peut-être qu’ils ont pu nous mettre encore plus en relation avec lui qu’ils ne l’étaient eux-mêmes, mais c’est bien par eux que nous avons noué cette relation. Et nous-mêmes maintenant qui faisons partie de la foule qui entoure Jésus, malgré toutes nos limites et nos péchés, nous pouvons nous aussi transmettre cette foi, aider nos contemporains à entrer dans cette suite de Jésus.