Homélie du 6 octobre 2002 - 27e DO

La pierre rejetée des batisseurs devenue la pierre angulaire

par

fr. Bernard Autran

Depuis plusieurs dimanches, l’Église nous fait revivre les dernières semaines de Jésus entré à Jérusalem. Les discussions qu’Il mène avec les responsables juifs révèlent la manière dont Il nous engage à vivre, à sa suite, face au Seigneur. Il heurte de front leurs pratiques dégradées et cela aboutira à son rejet, à Sa Passion. Pour un 3° dimanche, Il parle de la Vigne. Elle est d’abord le Peuple juif, porteur des promesses, puis l’humanité entière à qui il était chargé d’en apporter le Fruit. Qu’elle le porte est la Passion d’Amour du Père qui n’a de cesse qu’elle n’ait produit une Joie qui réjouisse tous ses Enfants. Notre lecture d’Isaïe nous en est un témoignage.

Il a manifesté son ardent désir en lançant l’appel à travailler à sa Vigne, même si c’est bien tard. Il a reproché au premier fils de la parabole de dire et ne pas accomplir tandis que d’autres se repentiront et accepteront de se mettre au travail. Aujourd’hui, à travers la parabole des vignerons homicides, Il Se fait le témoin du dépit du Père devant l’échec de son travail, quand Il se rend compte que Sa Vigne n’a produit que du verjus! Les crimes des vignerons évoquent les grands traits de l’histoire sainte, comment Le Père s’est sans cesse préoccupé de lancer des appels à Son Peuple, alors que bien de ses responsables, au lieu de se donner au service de Ses grands Desseins, ont voulu accaparer à leur profit ce qui leur était confié. Quand, au lieu de servir par amour on cherche avant tout à se faire servir, on exerce la violence pour se soumettre ses frères.

Le Maître se fait remettre le produit de la Vigne, évidemment pas par rapacité! Il n’est que Don! Il désire que ses Enfants trouvent la vraie Joie en prenant conscience de ce qu’il ont reçu, en imitant Son Fils, en faisant répercuter sur leurs frères l’écho de ce qu’ils ont reçu! Mais, trompés comme Adam par le tentateur, ils travestissent ses intentions. Ce qu’Il leur demande pour leur joie, ils se l’imaginent volonté de puissance, désir de les soumettre, de les humilier, de leur imposer un fardeau à son avantage, au détriment du leur!

Alors Il envoie Son Fils. Contrairement à la parabole, Il ne se fait pas d’illusion. Si Jésus sait bien Qui Il est, ses adversaires ne peuvent pourtant pas s’en douter! Pour eux, Il est le grand gêneur! Ils tirent profit du Temple dont Il les accusera d’avoir fait une caverne de voleurs! Ce sera le grand affrontement. Le récit fait penser à un simple assassinat. Mais la réalité sera la grande Lutte que chacun mènera avec ses armes propres. Ceux qui sont limités à l’étroit horizon d’une sagesse simplement humaine croiront se débarrasser du gêneur en exerçant sur Lui la dernière violence. Lui, pour manifester la puissance de la victoire de Son Amour la laissera tomber sur Lui au pire de son horreur. Non seulement ils le tueront, mais à travers les horribles souffrances d’une croix où ils espèrent qu’accablé Il perdra toute dignité. Cloué non comme le corps d’une personne, mais comme un simple objet Il paraîtra définitivement impuissant, incapable de quoi que ce soit! Comble de l’humiliation, Il sera exposé nu, sanglant, à la risée de ses adversaires, comme une vermine, en apparence justement condamné, entre deux assassins! Comble d’une fausse sagesse humaine qui croit se grandir en abaissant son frère!

Mais la Sagesse de Dieu a fait voler en éclats ce projet. En elle, Jésus a laissé tomber sur Lui cette effroyable méchanceté. Il n’y a pas réagi d’une rage impuissante, n’a pas maudit ses tortionnaires! Si, dans la parabole, les auditeurs disent que le maître fera périr misérablement ces misérables, Lui n’en fera rien, mais criera: «Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font!» et, avant de mourir, accordera royalement le Paradis au Larron qui L’aura reconnu! Leur haine n’aura été rien à côté de la Puissance de Son Amour. Les yeux pleins, émerveillé de tout recevoir de l’Amour de Son Père, Il S’est donné jusqu’au bout à Lui et à tous ceux qu’Il aime, même à travers le paroxysme de la souffrance et le l’humiliation! Et Le Père ne se sera pas laissé vaincre en générosité: Il Le comblera de la splendeur de Sa Résurrection. Sa Victoire, n’en avons-nous pas un signe à la Pentecôte quand bien de ceux qui avaient été complices de sa mise à mort Le reconnurent comme Maître et Seigneur et devinrent Ses Frères bien-aimés, Enfants de Dieu, entrés dans Son Église par la Foi et le Baptême?

Cette dernière semaine de Jésus sera, selon Matthieu l’occasion d’autres enseignements qui orienteront les disciples vers la pratique de la Vraie Sagesse et exciteront ses adversaires à précipiter le drame du Calvaire. À cette Sagesse, St Paul invite les chrétiens de Philippes en cette partie pratique de sa Lettre. Ne soyez inquiets de rien! Pourtant, humainement, n’avaient-ils pas beaucoup à craindre! Mais grâce à Jésus Ressuscité présent au milieu d’eux, ils savent que, s’il leur faut surmonter des épreuves, rien ne pourra les arracher à Son Amour. Mais la source de cette Sagesse est l’humble supplication en laquelle on se dit tout dépendants de Son Amour. Par l’Action de grâces, on se met à sa vraie place en faisant monter un immense Merci pour ce qu’on a reçu et ce qu’on va bientôt recevoir! Et quand on concrétise ce Merci en faisant rejaillir sur les frères les biens qu’on a reçus, n’entre-t-on pas dans cette Paix de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer? Alors, laissons-nous pénétrer par les Sentiments de Celui qui, rejeté, devenu Pierre Angulaire, vient, ressuscité, nous éveiller à vivre un amour qui soit reflet du Sien. Peu ou prou, le péché nous a éloigné de lui, mais ne sommes-nous pas sûrs de Son Pardon, Lui qui l’a demandé même pour ceux qui le tourmentaient? Si, malgré notre faiblesse, notre égoïsme, nous essayons de nous donner à Lui et à nos frères, même si les apparences restent bien modestes, à quelle joie ne nous éveillera-t-Il pas quand Il nous ouvrira les yeux à la Splendeur dont Il nous aura revêtus?