Homélie du 31 décembre 2023 - Solennité de la Sainte Famille

La Sainte Famille

par

fr. Maxime Arcelin

Quand la foi disparaît, Noël devient, dit-on, une fête de famille. Mais cela ne trompe personne : la famille est la relique d’un monde pénétré par le sacré, c’est la dépouille de la religion, tout comme sa compagne qu’on appelle « nature ». C’est ainsi que l’antique ennemi des origines, non content de la sécularisation de nos sociétés, de les avoir coupées de Dieu, poursuit son œuvre de destruction jusqu’à ce noyau, cette citadelle, ce bastion de la présence de Dieu dans le monde. Toute trace de Dieu doit disparaître, rien ne doit rester !

Cela m’est apparu dramatiquement en ouvrant les journaux ces derniers jours, l’actualité soumettant ma foi à l’épreuve de la réalité :
– Le jour même de Noël, il y a eu ce drame familial commis par cet homme fou, possédé, ou les deux, qui a fait son œuvre de mort comme poussé par des voix ;
– Il y avait aussi cette littérature des pages « familles, gastronomie et cheminée » pour sauver le réveillon et ne pas gâcher la réunion de famille ; un mot de travers de la belle-mère à la belle-fille ou du fils à son père est si vite parti ;
– Il y avait le conseil d’État ratifiant par ses avis sur la constitutionnalisation de l’IVG ou la circulaire pour l’accueil des enfants transgenres, témoins de la perte des repères anthropologiques dans notre société.
– Cette perte de repères était confirmée par cette ancienne miss France qui pleurait la fin de onze ans d’amour… avec son chien mais aussi par cette déclaration sur les bénédictions venue de Rome qui veut sans doute ne pas perdre complètement le contact avec toute cette part de nos sociétés déboussolées devenue incapable d’admettre ces repères et le dessein divin qu’il y a derrière, dessein divin que l’on trouve dans la nature et l’Écriture.

Cette actualité est le retentissement assourdissant d’un cri venu des origines, depuis que l’homme a péché, qu’Adam s’est défaussé sur Ève, que Caïn a tué Abel, que la jalousie a saisi le cœur de l’homme, un cri qu’on trouve verbalisé dans notre belle langue française dans Les Nourritures terrestres (1897) d’André Gide : « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possession jalouse du bonheur. »
L’écrivain met ces mots sur les lèvres de Ménalque, mentor du narrateur dans cette quête des plaisirs procurés par les sens et cette soif d’affranchissement des cadres sociaux et familiaux. Ce livre fut dit-on le bréviaire de toute une génération, celle des années folles, et elle but cela comme du petit-lait. Elle ingurgitait là le poison qui amena leurs enfants à les envoyer promener par les événements de mai 68 en criant des slogans que résume ce cri de Ménalque, « Familles, je vous hais ! » Mais ce cri est un cri de haine accouplé à une soif de jouissance et de licence ! Il a sans doute brisé le carcan bourgeois des foyers clos, des portes refermées et des possessions jalouses du bonheur, mais au prix d’une autre hypocrisie jalouse du bonheur des autres.
En effet, Gide écrit cela avec son parcours, lui qui venait d’une famille blessée par la mort du père alors qu’il n’avait que 16 ans et qui entra dans la vie d’adulte avec une affectivité toute chamboulée qu’il venait de porter sur d’autres hommes. Avec son personnage, Ménalque, il épie à travers la fenêtre le bonheur d’une famille qui est en train de lui échapper par ses choix de jouissance puis de débauche ; il l’épie et le jalouse, et poussé par cette jalousie, il se met à le haïr. Circonvenu par le père du mensonge, il structure sa prétention à l’amour autour d’une haine de ce qui pourrait construire solidement cet amour : la famille. Gide et ses épigones font une erreur de diagnostic et par là une erreur de remède. Que les familles soient blessées et blessantes, c’est l’amer constat des si nombreux enfants humiliés, mais elles ne sont pas le mal à abattre ! Elles sont le malade à guérir.

Que c’est une pauvre réalité pour un si grand mystère ! Oui de même que le Christ est l’infini de Dieu déposé dans une crèche, l’amour et la vie sont un immense mystère déposé dans l’humble réalité humaine qu’est la famille. Tous les couples l’expérimentent en recevant ces petites vies fragiles comme fruit de leur pauvre amour, Abraham et Sarah dans leurs corps marqués par la mort, espérant contre toute espérance, croyant que Dieu peut ressusciter les morts, l’expérimentent plus encore, et que dire de Marie et Joseph qui reçoivent par des voies qui les font aller d’étonnement en étonnement, non pas seulement une vie, mais celui qui est la Vie !

Voyez cet enfant qui n’est pas le résultat de la promesse de Joseph à Marie, mais celui de Dieu fait à Abraham de lui donner une descendance aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel. La fidélité de Dieu qui traverse les siècles envers et contre tout déborde la fidélité de Joseph et de tous les époux.
Voyez ce « fils qui nous est donné », plus qu’aucun autre, puisque Marie le reçoit par la bouche de l’ange alors qu’elle ne connaît pas d’homme et que Joseph prend l’enfant et sa mère comme l’ange le lui a prescrit.
Voyez comment Joseph et Marie, loin de posséder jalousement cet enfant, l’amènent au Temple dans l’obéissance de la foi pour qu’il soit consacré au Seigneur conformément à la Loi de Moïse ; ils offrent l’offrande des pauvres, deux jeunes colombes, mais leurs mains sont encore plus vides que celles des autres parents, ils sont encore plus dépossédés de cet enfant.
Voyez comment Syméon révèle que cet enfant n’est pas amené au Temple pour être racheté, sauvé, comme tous les autres enfants, mais pour racheter parce qu’il est le Salut qui se révèle aux nations.
Voyez ce que l’amour maternel de Marie sera capable de souffrir (est-il une douleur pareille à ma douleur !, Lm 1, 12).
Voyez comment, avec Syméon, Anne leur prend leur enfant pour en parler à tous ceux qui étaient là, de sorte que cet enfant n’est pas seulement présenté à Dieu, mais à tout son peuple, élargissant encore l’offrande de Joseph et Marie.
Voyez enfin comment après tant de bruit dans le Temple, un si grand silence enveloppa l’enfant pendant trente ans et comment le Seigneur dans cette famille se fit le serviteur.

Constamment dépassés par ce qui advient par eux, Marie et Joseph nous font saisir en pleine lumière combien la famille est le réceptacle d’un mystère de vie qui excède les possibilités humaines et qui ne peut donc venir que de Dieu.
La famille est comparable à ce Temple où l’enfant est présenté, elle est un sanctuaire de la vie, de cette vie qui est un mystère qui nous dépasse et qui nous ouvre au mystère plus grand encore de Dieu, l’auteur de la vie, elle est un Temple où l’amour véritable se cultive et s’apprend par l’offrande de ce que nous avons et de ce que nous sommes, elle est un Temple où les portes ne sont qu’entrouvertes car tous ne peuvent y entrer de manière à y favoriser l’intimité dont le cœur a besoin, elle est un Sanctuaire qui réclame d’y venir en étant vrai et respectueux du mystère de vie qui s’y déploie, à ces dernières conditions, elle peut être un sanctuaire accueillant à toutes les personnes de bonne volonté, riches et pauvres, à toutes ces conditions les familles ne seront pas ces foyers clos aux portes refermées qui couvent des possessions jalouses du bonheur mais des foyers brûlants aux tables accueillantes qui doivent permettre la transmission fragile du bonheur.

Ce que Gide a perçu, c’est la perversion du bonheur familial dans un ordre bourgeois. Ce qu’on lui présentait comme le Temple du Vivant était devenu un repère d’idoles ; dans ces familles, dans ses sanctuaires, on avait substitué le culte du vrai Dieu, du Dieu Vivant, par celui de statues figées, d’images qui ont une bouche mais ne parlent pas, des yeux mais ne voient pas, des oreilles mais n’entendent pas. Dépositaires d’un bonheur venu du Dieu Vivant, les familles peuvent vouloir mettre la main dessus, en prendre possession jalousement, figeant, pétrifiant le mystère qui s’y déploie, repliant ce foyer sur lui-même et scellant ses portes, les refermant aux prières et aux besoins du dehors. Même la loi censée structurer les enfants qui lui obéissent et mener les hommes au bonheur, si elle est idolâtrée perd sa sève de vie et peut étouffer les malheureux qui sont soumis à son arbitraire. Ces foyers qui doivent entretenir la vie peuvent, par une perversion de l’amour censé s’y déployer, dévorer leurs enfants et semer la mort.

Il nous faut donc être ces sanctuaires du Dieu vivant. Pour que nous puissions répondre à ce cri : « Famille, je vous hais », il faut que la vie du Dieu vivant qui habite nos familles nous permette de dire : « Nous vous aimons, foyers brûlants, tables accueillantes, transmission fragile du bonheur. » Alors Noël ne sera pas menacé d’être réduit à une fête de famille, il sera cette rencontre avec notre Dieu capable de guérir et de donner une force divine à la fragilité de nos relations familiales.

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