La Sainte Famille nous est donnée en exemple. Est-ce bien raisonnable, tant les personnes qui la composent nous paraissent hors de portée ? Pourtant, l’Église n’a que faire de nous proposer des idéaux, qui ne sont souvent que le miroir fugace de nos fantasmes. L’idéal est par définition inatteignable. Aussi la liturgie fait-elle mieux : elle nous propose des modèles.
« Si tu le veux, tu peux garder les commandements » (Si 15, 15),
dit Ben Sira. Quand les commandements obligent, on peut les mettre en pratique, car Dieu ne nous ordonne pas ce que nous ne pouvons pas accomplir. Alors, pour prendre la Sainte Famille en modèle, mieux vaut partir des modèles que la Sainte Famille s’est choisie. Pour cela scrutons les Écritures. Relisons en particulier ces conseils de Ben Sira. Le programme de vie qu’ils contiennent a non seulement animé le foyer de Marie, Jésus et Joseph, mais il a encore rayonné dans toute la vie publique de Jésus. Le Christ que la foi nous donne à croire est celui même qui a grandi dans la sainte famille de Nazareth.
« Le Seigneur glorifie le père dans ses enfants. »
Jésus pouvait faire sienne cette parole. Ses miracles, ses discours, le don de lui-même, son amour jusqu’à l’extrême, tout cela lui a été commandé par le désir de glorifier saint Joseph, et celui dont Joseph était l’icône terrestre, son propre Père du Ciel. Sans ce désir de se dépasser pour être à la hauteur de ce que son père attend de lui, l’amour dont Jésus nous a aimés resterait vague, abstrait, sans prise sur le réel. Les vertus de Jésus se sont développées à mesure de l’exigence paternelle que Joseph avait pour lui : elles sont nées et se sont maintenues de son esprit filial, dont Joseph était le médiateur. Comme d’authentiques vertus humaines, elles ont crû par imitation de modèles et par un effort soutenu.
« Celui qui honore son père se réjouira dans ses enfants »,
dit encore Ben Sira. Honorant Joseph, Jésus se préparait à devenir père, et
« père du siècle à venir » (Is 9, 5),
disait l’oracle proclamé la nuit de Noël. Jésus est le patriarche de la famille de Dieu, la cause de la sainteté des élus. Il se réjouit dans cette immense descendance que le Seigneur lui a donnée, plus nombreuse que les étoiles du ciel ou que les grains de sable au bord de la mer. Cette mission lui revenait par héritage. Joseph a inscrit Jésus dans une lignée de rois à laquelle Dieu a promis, du temps du roi David de régner pour toujours sur le peuple saint. Ce que l’on appelle dans un langage savant « conscience messianique de Jésus » est incompréhensible, sans se référer à celle de son rang que lui a transmise Joseph.
« Le Seigneur affermit l’autorité de la mère sur ses enfants. »
Voyez la finesse : un fils glorifie son père par ce qu’il accomplit. Mais il réjouit sa mère par sa fidélité envers Dieu :
« Celui qui obéit au Seigneur procurera le repos à sa mère »,
nous dit Ben Sira. Pour le père, ce qui compte c’est ce que l’on fait. Pour la mère, ce que l’on est. On devine l’admiration muette et contemplative de Marie pour son fils, pour le mystère ineffable de sa naissance, pour le chef d’œuvre de grâce qu’il était et qui a fait d’elle la plus heureuse des mères, d’une joie dont on ne peut même pas avoir idée.
« Celui qui glorifie son père prolongera ses jours »,
dit enfin Ben Sira. C’est un écho du Décalogue :
« Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie dans le pays que le Seigneur te donne » (Ex 20, 12).
On savait déjà que Jésus n’était pas venu abolir la Loi mais l’accomplir. Mais ce commandement va plus loin : il nous dit que la vie éternelle que Jésus a acquise, sa qualité de patriarche du Ciel, Dieu la lui a donnée pour le récompenser d’avoir observé le 4e commandement. Il n’est pas jusqu’à la finalité rédemptrice de la Passion que Ben Sira ne permette de raccrocher au précepte de la piété filiale :
« Celui qui honore son père expiera les péchés. »
Dans la Passion, Jésus ne pensait donc pas seulement à chacun d’entre nous. Il pensait aussi à ce que Joseph attendait de lui. Ainsi notre rédemption résulte d’un code aristocratique de l’honneur dûment observé par Jésus, héritier de la dynastie de Juda.
Célébrer la Sainte Famille, ce n’est pas sacraliser tel ou tel modèle familial, puisque la nature en a inspiré plusieurs aux hommes depuis qu’ils existent. C’est plutôt remonter à la formation concrète de l’esprit du Christ, modèle et cause de toutes les vertus. C’est de Marie et Joseph qu’il a reçu la conscience de son devoir :
« Je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse en dehors de Jérusalem » (Lc 13, 33) ;
« Il faut que le Fils de l’Homme souffre beaucoup et soit rejeté par cette génération » (Lc 17, 25).
D’où vient cette nécessité qui lui incombe, sinon du sentiment du devoir inculqué par Marie et Joseph ? On a remarqué de longue date que la conscience de Jésus s’était formée à partir des oracles du Serviteur souffrant qui offre sa vie en sacrifice d’expiation (Is 53, 10) ; on a moins souvent noté qu’il a dû les connaître par le cœur de la Vierge Marie dont il partageait l’intimité filiale ; fille de prêtre, elle est née et a grandi près du Temple. Elle attendait la descente de l’Esprit purificateur, en récompense d’un sacrifice parfait qui expierait les péchés une fois pour toutes (cf. Dn 9, 24) ; telle était l’espérance des prêtres en Israël, et telle la religion de Marie, directement transmise de son cœur immaculé à celui de Jésus. Lorsqu’il méditait le psaume :
Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation […] mais tu m’as fait un corps. Il est écrit pour moi dans le livre que je dois faire ta volonté (Ps 39, 7 ; cf. He 10, 5-7).
La Sainte Famille est le creuset doré dans lequel cette volonté s’est formée.
Selon la collecte de la messe de ce jour, nous demandons à Dieu d’imiter les vertus de la Sainte Famille ; il ne convient pas d’inverser le modèle et son imitation. Ce n’est pas la Sainte Famille que nous devons penser à l’image de ce que nous croyons être une famille chrétienne, mais l’inverse. Il y aurait beaucoup à retenir du réalisme prophétique de saint Joseph, que l’on voit en permanence prendre des décisions et discerner entre des choix difficiles pour choisir le meilleur. Il apparaît comme un modèle de prudence et une bonne illustration du don de conseil. Il y aurait beaucoup à dire sur Marie « gardant toutes ces choses dans son cœur », prenant au sérieux sa mission de mémoire vivante et éblouie des merveilles dont elle fut témoin et actrice. Bien des éléments de la biographie surnaturelle de Jésus nous feraient remonter à ce qu’il a reçu de Joseph et Marie. Mais je relève surtout cette admirable providence de Dieu d’avoir choisi la famille comme creuset des vertus nobles et durables.