Homélie du 21 février 2021 - 1er Dimanche du Carême

La tentation de Jésus au désert

par

Daniel Vigne

Frères et sœurs, l’Évangile que nous venons d’entendre est très court : quatre versets seulement, c’est peut-être le plus court de l’année liturgique. Le temps du Carême invite à être sobre. Je vous propose donc d’être juste attentifs à quatre mots du texte.

Le premier est un verbe un peu inattendu : c’est au début, à propos de l’Esprit qui, dit saint Marc, pousse Jésus au désert. Le mot grec ekballei peut se traduire par « jette » ou « chasse » ; c’est celui que les Évangiles emploient à propos des exorcismes. Oui, d’habitude nous entendons dire que Jésus « expulse » les mauvais esprits, et voici que le Saint-Esprit donne à Jésus une « impulsion » pour aller au désert et être tenté par Satan !

Mais ce n’est pas si étrange que cela, sur l’horizon de combat qui est celui de la Tentation. Car notre doux Seigneur, frères et sœurs, est venu pour vaincre le mal, le « pourchasser » dans sa tanière, lui faire rendre gorge, le terrasser. Oui, le Seigneur Jésus est un vaillant guerrier, un champion toutes catégories qui monte ici sur le ring, ou sur le tatami. En face de lui, il y a un ennemi effrayant et méchant, un « homme fort », comme dit la parabole. Mais Jésus est le « plus fort » qui va le ligoter et piller ses affaires — et les affaires de cet Ennemi, c’était nous, qu’il est venu libérer.

Retenons donc que le Sauveur était habité par une énergie, une « poussée » incroyable : la force de l’Esprit Saint. Pour nous délivrer, il n’a pas eu peur de se « jeter » dans la bataille et de prendre des coups. Il a obéi au Père, pas comme un esclave, mais comme un ardent chevalier. Et il nous appelle à être ses compagnons de lutte. Alors nous pouvons dire : Seigneur, béni sois-tu pour ton courage. Donne-nous aujourd’hui un regain de courage, de force dans l’Esprit, de cœur à l’ouvrage. Personne n’a dit qu’être chrétien, c’était facile. Mais avec toi c’est possible, nous le croyons, nous t’en prions !

Le deuxième mot, c’est le désert. Nous en avons parfois une image « horizontale » avec des dunes de sable qui ondulent comme des vagues comme dans Tintin au pays de l’or noir ; une image plate, simple et nue. Mais ceux qui connaissent la Terre Sainte savent que le désert de Judée, c’est tout autre chose. Le désert où Jésus s’enfonce est plutôt un dédale de rochers, de cailloux. Le monastère de la Tentation, qui garde mémoire de l’événement, est accroché à une falaise vertigineuse, comme celui de Mar Saba est au creux d’une espèce de faille géologique.

Et qu’est-ce que cela nous apprend, sinon que notre propre désert ne sera pas une plage tranquille ? Disons-le avec un mot d’aujourd’hui : le désert, c’est compliqué. Ne rêvons pas le Carême comme une bulle de silence et de tranquillité. Si nous voulons être avec Jésus — et nous sommes avec Jésus, puisque nous sommes chrétiens —, alors tout ce qui dans nos vies est abrupt et difficile devient une occasion de tenir bon, de s’accrocher. Grimpons la falaise, passons les obstacles, affrontons un désert « vertical », avec des hauts et des bas, c’est normal

Alors nous pouvons dire : béni sois-tu, Seigneur, pour le désert particulier où tu nous précèdes et où nous pouvons être avec toi. Tu marches devant nous sur le sentier étroit qui longe la pente. Tu veux qu’aucun de nous ne se perde, ne tombe au fond du ravin, et si par malheur j’y tombe, tu viens me chercher même dans les épines. Tu veilles sur moi, Seigneur, ta petite brebis qui a peur de tout. Au début de ce Carême, toi mon bon berger, je te refais confiance.

Le troisième mot, ce sont les bêtes, les bêtes sauvages, thèriôn en grec. « Jésus était avec les bêtes sauvages. » Là aussi, c’est inattendu, car ce mot peut désigner toutes sortes d’animaux, y compris monstrueux comme la Bête de l’Apocalypse. Ces êtres vivants qui grouillent sur la terre et dans la mer, certains d’entre eux nous font horreur, n’est-ce pas : les rats, les araignées, les serpents. Dans la Bible, le lion est une bête très redoutable. Il existe même, vous le savez, d’étranges petites bêtes dont on ne sait pas trop si elles sont vivantes ou pas…

Alors en ces temps de pandémie, nous pouvons dire avec le psalmiste : Seigneur, « ne livre pas à la bête l’âme de ta tourterelle ! » Et avec Jésus en croix : « De fortes bêtes de Bashân m’encerclent… Sauve-moi de la gueule du lion, de la corne du taureau ma pauvre âme. » Oui, sauve-nous des bêtes, Seigneur !

Mais comme en réponse à notre prière, voici l’Évangile qui dit : « Jésus était avec les bêtes sauvages. » Et donc, réciproquement, les bêtes sauvages étaient avec Jésus, placées sous son autorité, et elles le sont toujours. Oui, la Bête de l’Apocalypse, le lion du désert, le virus d’ici ou là n’auront pas le dernier mot. Et moi, petite brebis, je n’ai pas à craindre la gueule du lion, la morsure du serpent ou quelque autre mal : quoi qu’il arrive, dans cette vie fragile, le Seigneur est mon berger. Bien sûr, je ne vais pas me jeter dans la gueule du lion, ni titiller le serpent en jouant l’imprudent. Mais au-dessus de tout danger, je sais que le Seigneur est mon berger. Nous pouvons le dire et le redire : le Seigneur est mon berger. Vous connaissez la suite, n’est-ce pas : « Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal. Ton bâton, ta houlette, sont là qui me consolent… »

Le quatrième mot, frères et sœurs, ce sont les anges. « Et les anges le servaient. » Ouf, les voilà ! J’ai parlé de bataille, j’ai parlé de combat : eh bien les anges sont nos alliés, le renfort suprême, la « cavalerie » qui arrive au bon moment, et qui a soutenu Jésus lui-même dans sa victoire contre Satan. Croyons-y, aux anges, frères et sœurs, en ce moment même et dans cette église. Au IIIe siècle déjà, Origène disait que là où les chrétiens s’assemblent pour prier, « les anges se joignent et s’unissent à eux », si bien qu’« il y a une double église, celle des hommes et celle des anges », la visible et l’invisible. Sachez-le : dans ce lieu, maintenant, il y a des êtres invisibles qui prient avec nous, près de nous, pour chacun de nous.

Décidément, par l’Évangile de la Tentation, ce Carême commence bien, avec quatre bonnes nouvelles. Un : le Seigneur Jésus, poussé par l’Esprit, vient dans le monde pour vaincre le mal ; il est fort et nous partage sa force. Deux : dans nos déserts, dans la rocaille, les éboulis, les difficultés, il est avec nous, notre bon berger. Trois : même les bêtes sauvages, de la plus grande à la plus petite, sont sous son autorité. Et quatre : les anges sont de la partie, ils sont de notre côté, mystérieusement, avec leur sagesse, leur puissance et leur bonté.

Alors, nous pouvons dire ensemble : Seigneur, merci. Merci de nous rejoindre, de nous soutenir, de nous sauver. Garde-nous dans l’unité en ce temps d’épreuve. Partage-nous ta force. Réveille notre ardeur. Et sauve ce monde pour lequel nous te prions.

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