Homélie du 7 avril 2024 - 2e Dimanche de Pâques

La véritable victoire c’est notre foi

par

fr. Renaud Silly

Saint Jean sait user de cet humour raffiné qui donne de la saveur aux récits et de l’agrément au discours : bel exemple aujourd’hui, à côté duquel il serait dommage de passer sans le voir. Les disciples ont verrouillé toutes les issues, ils ont mis le Cénacle en état de siège, si la cohorte du Temple s’en mêlait on aurait une scène digne de Fort-Chabrol ! Puis Jésus apparaît ; la terreur fait place à la joie ; va-t-on ouvrir les portes, faire entrer un peu d’air et de lumière pascale dans cet antre confiné, recroquevillé sur lui-même, qui sent le renfermé ? Que nenni, quand Jésus se présente la semaine suivante, les portes sont encore verrouillées. Peu gêné par l’accueil glacial du comité, Jésus refait donc son numéro de passe-muraille ! La semaine dernière, la pierre roulée témoignait de la résurrection. La lourde meule, c’est ce qui est fait pour ne pas bouger, et pour opposer toute l’inertie possible à qui voudrait la déplacer. Et c’est de cela que Jésus se joue. Il fait rouler les pierres les plus lourdes comme des billes. Sa résurrection n’a plus que faire des pesanteurs par lesquelles on essaie de lever une frontière étanche entre la vie et la mort. Comment cette limite subsisterait-elle, alors que sa résurrection l’a abolie ? La pierre roulée est un signe objectif de la résurrection. Mais quand celle-ci n’est plus seulement un fait établi, mais une vérité à croire subjectivement, c’est autre chose. Tout se passe comme si les disciples avaient remis la pierre en place pour s’enfermer… dans le tombeau ! Ils se croient à l’abri, protégés par la force pourtant dérisoire de leurs fortifications… En fait, ils se sont reclus dans le Cénacle et ont bien l’intention de n’en plus sortir. Ils se croient libres, mais ce sont eux qui restent les prisonniers de leurs doutes. Vous me direz : mais ils ont vu le Seigneur ! Pourtant, voir sans croire ne suffit pas, il faut voir pour croire ce qui ne se voit pas. C’est tout l’enjeu de la rencontre de ce jour, pour Thomas bien sûr, mais autant pour les autres disciples.

« Ô cœurs lents à croire ce qu’ont annoncé Moïse et les prophètes », disait Jésus. Combien d’apparitions sont nécessaires, où on a l’impression que Jésus doit à chaque fois reprendre les choses à zéro ?

Il est vrai que nous avons toujours à surgir des tombeaux que nous bâtissons nous-mêmes, ou que l’on essaie de refermer sur nous. Le monde ne nous fait aucun cadeau, et il fait payer très cher chaque instant de relâchement en le payant de son désespoir et de sa morosité. Mais c’est le sens de cette octave de Pâques : la multitude de ses apparitions témoigne que Jésus vient lui-même susciter la foi en ses disciples ; la vérité en laquelle nous croyons n’est pas seulement découverte de notre intelligence, c’est une manifestation personnelle du Verbe à chacun, et toujours recommencée : « La victoire remportée sur le monde, c’est notre foi », disait saint Jean (1 Jn 5). La foi n’est pas d’abord quelque chose que nous tiendrions dans la pertinacité de notre volonté, mais la rencontre directe avec la parole du Maître. Cf. l’oraison funèbre du prince de Condé : « La véritable victoire, celle qui met le monde sous nos pieds, c’est notre foi. » Pour un grand seigneur à la foi difficile, pour un apôtre qui fut d’abord un homme simple de Galilée, la foi est toujours cette épiphanie personnellement advenue de la gloire divine, qui nous dépasse de très haut, mais qui nous attire vers les sommets.

La situation de l’Église de Jérusalem décrite dans la première lecture est là pour nous montrer comment à travers ombres et lumières, dans ce monde qui passe et qui n’a pas reçu la promesse de la vie éternelle, l’Esprit du Ressuscité s’écoule dans ses disciples en dépit de leurs atermoiements et de leur découragement. « Ils avaient tout en commun […]. Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, ils vendaient leurs propriétés et en portaient le produit de la vente aux pieds des disciples. » Ce texte ne servirait à rien s’il se contentait de décrire un âge d’or primitif de l’Église, révolu, un idéal inatteignable. L’Évangile n’est jamais idéal, il est au contraire toujours concret, exigeant, précis. Alors à quelles conditions concrètes cette situation traduit-elle une exigence authentique de l’Évangile ? D’abord saint Luc parle de mise en commun, mais non de transfert juridique de propriété : il ne s’agit pas de nationaliser des biens, d’ailleurs la Révélation ne semble guère croire en l’existence d’une autorité légitime pour imposer aux individus le transfert de leurs biens. On fait allusion aussi à de larges aumônes, qui impliquent aussi des cessions d’actifs ; mais certainement pas de centralisation politique du capital. « Mise en commun », c’est à dire mise à disposition des ressources dont disposent les membres au nom de leur amitié. Tout est là : « L’étendue de leur association est à la mesure de leur amitié, c’est pourquoi on dit “tout est commun entre les amis” » (Aristote, Éthique à Nicomaque, 1160a). En d’autres termes, leur mise en commun n’est pas le résultat a priori de quelque théorie économique ou politique, mais seulement de l’amitié. C’est elle seule qui fixe les termes de l’association. Alors la mise en commun des biens nous apparaît vraiment pour ce qu’elle est : la reconnaissance du partage entre les fidèles d’une même foi dans le Ressuscité de Pâques, scellée dans un même amour qui prend sa source dans la miséricorde gratuite du Père.

Alors oui, il n’y a rien d’utopique dans cette description, simplement le constat que l’Église existe concrètement chaque fois que ses membres comprennent que ce qui les unit, c’est l’objet de la foi que nous allons confesser dans le Credo : le proclamer d’une même bouche et d’un même cœur, c’est sceller entre nous l’amitié la plus profonde qui soit, et nous voyons saint Thomas dans l’Évangile entrer pleinement dans la communion des apôtres lorsqu’il confesse à son tour cette foi qui lui manquait.

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