Homélie du 20 avril 2003 - Jour de Pâques

La vie éternelle

par

fr. Serge-Thomas Bonino

«Le soleil se lève, le soleil se couche; il se hâte vers son lieu, et c’est là qu’à nouveau il se lève» (Qo 1, 5). «Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste». Cycle désespérant du temps de ce monde. Sans but, sans perspective, sans autre avenir que la répétition indéfinie du même.

Or voici que cette nuit un astre s’est levé, un astre qui ne connaît pas de couchant. Soleil immobile d’un Jour qui ne passe plus. Christ Ressuscité, Christ notre éternel matin, Christ Lumière qui apaise toute peur et dissipe la ténèbre. Christ qui perce pour nous une brèche dans le cycle du temps. Christ qui nous tourne avec lui vers le Père, qui donne une orientation, un sens, une direction, à la vie des hommes. Christ notre avenir. Jour d’éternité qui descend du Ciel sur la terre.

«Ce qui fut, sera; ce qui s’est fait se refera et il n’y a rien de nouveau sous le soleil» (Qo 1, 19). Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste.

Or, ce matin, premier jour de la semaine, premier jour d’un temps nouveau, voici que le Père fait toutes choses nouvelles dans le Christ. Soleil nouveau, jour nouveau, homme nouveau, cantique nouveau. Tout est neuf comme au matin de la création. Le monde ancien s’en est allé. Il est resté au tombeau, englouti dans le déluge des eaux sombres de la mort. Mais des eaux Dieu fait jaillir une vie nouvelle. Voici le Jour nouveau que fit le Seigneur. Jour de la vie éternelle.

«Il y a un temps pour tout, dit l’Ecclésiaste. Un temps pour donner la vie et un temps pour la perdre» (Qo 3, 2). Car «tout s’en va vers un même lieu: tout vient de la poussière et tout retourne à la poussière» (Qo 3, 20). Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste. Vie et mort indéfiniment se succèdent – «un âge vient, un âge va» (Qo 1, 4). Match nul. Toute naissance, toute vie nouvelle est une belle victoire sur la mort. Mais victoire fragile, menacée, précaire. Toute vie est une vie en sursis. Car «toute chair est comme l’herbe et toute sa beauté comme la fleur des champs» (Is 40, 6), «le matin elle pousse, elle fleurit; le soir elle sèche et se flétrit» (Ps 89, 6). Mais qu’est-ce donc que cette vie à l’ombre de la mort? Cette vie rongée de l’intérieur par la perspective de sa fin? Cette vie où les aspirations les plus hautes de l’esprit – tout ce qu’il y a de beau, de vrai, de noble -, tout cela vient se fracasser contre l’écueil de la mort? Qui nous délivrera de ce scandale?

Or voici que cette nuit, Jésus, le Prince de la vie (Act 3, 15) a tué la mort. Oui, elle est restée sur le carreau, elle est restée dans le tombeau. Dans un combat prodigieux, «Celui qui descend du Ciel et donne la vie au monde» (Jn 6, 33) a saisi la mort à bras-le-corps et il l’a vaincue. Définitivement. Finies les demi victoires et les vraies défaites. Car «Christ ressuscité des morts ne meurt plus, sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir» (Ro 6, 9). En effet, explique saint Paul, c’est par le péché que la mort est entrée dans le monde (cf. Ro 5, 12) puisqu’elle est et l’effet et le signe de notre rupture avec Dieu, la Source de toute vie. Mais alors, en supprimant la cause, Christ supprime l’effet. En réconciliant l’homme avec Dieu, Christ ôte à la mort son aiguillon (1 Co 15, 55-56), sa raison d’être. Désobstruée, la Source se répand de nouveau en flots surabondants. La Vie de Dieu qui habite en plénitude dans le Christ irrigue tous ceux qui sont greffés sur lui par la foi et les sacrements de la foi.

Cette vie – notre vie dans le Christ – nous l’appelons « la vie éternelle ». Attention, non pas une vie élastique. Non pas le prolongement indéfini d’une vie banale. Quel ennui! Non, la vie éternelle, c’est la vie même de Dieu. C’est l’épanouissement, le plein midi, des valeurs de l’esprit : vie de connaissance et d’amour, vie de communion, portée à incandescence.

Elle est éternelle parce que Dieu la possède dans la plénitude de cet instant, vibrant et immobile, qu’on appelle l’éternité. Le temps, notre temps, rythme une vie qui ne se possède jamais pleinement, une vie dispersée, une vie éclatée entre un passé qui n’est plus, un présent qui passe et un futur hypothétique. L’éternité, elle, mesure une vie qui ne passe pas, une vie qui se concentre tout entière dans un unique instant.

À quoi puis-je la comparer? Sinon à ces instants de plénitude que nous goûtons parfois dans l’amitié ou l’amour partagés, dans la révélation d’une beauté fulgurante qui nous laisse muet, ou encore dans la paix et le recueillement de la prière. Vous savez, ces instants où soudain tout semble justifié. Ces instants, dont nous voudrions précisément qu’ils s’immobilisent, qu’ils s’éternisent, parce qu’il nous est bon alors d’être ici (cf. Lc 9, 33).

Eh bien, c’est cela la vie éternelle. Un acte de connaissance et d’amour d’une intensité absolue. Un acte qui comble à l’excès tous les désirs de notre cœur. Où est-il l’homme qui désire la vie (Ps 33, 12)? Tu veux vivre, mon frère? Ce qui s’appelle vivre. Non pas survivre, non pas vivoter, mais vivre, alors viens vers le Christ, viens vers la Vie. Alors tu connaîtras comme tu es connu (cf. 1 Co 13, 12), tu aimeras comme tu es aimé. Sa vie sera ta vie, sa joie sera ta joie. Dieu en toi, toi en Dieu. Et cela pour toujours.

Certes, frères et sœurs, le soleil ce soir se couchera encore. Les ténèbres à nouveau viendront couvrir la terre. Mais de nuit, pour nous, à la vérité il n’y en a plus. Christ est notre lumière, colonne de feu en notre nuit. La Ville où il nous entraîne «se passe de l’éclat du soleil et de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée et l’Agneau lui tient lieu de flambeau» (Ap 21, 23).

Certes, un jour notre vie terrestre s’éteindra, épuisée, vaincue. Mais d’ores et déjà notre cœur est ressuscité par la grâce. Notre âme a échappé à la mort parce qu’elle vit déjà de la vie de Dieu, parce qu’elle croit et parce qu’il aime. «Quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle» (Jn 6, 40). Ce n’est pas pour demain, c’est pour aujourd’hui. Oui, dans le Christ notre Vie nous sommes des vivants. Et bientôt nous verrons Dieu.