Homélie du 17 janvier 2021 - 2e Dimanche du T.O.

La vocation de Samuel

par

fr. Renaud Silly

Le secret inscrit au fond de nous par le baptême et la confirmation, frères et sœurs, c’est le désir d’être avec Dieu comme avec un ami. Cette volonté ne surgit pas de nous-mêmes, par nous-mêmes nous ne pourrions même pas en concevoir l’idée. Elle est même la trace que Dieu vit en nous d’une manière spéciale par le don de son Esprit Saint, nous attirant à lui pour approfondir la relation personnelle qui nous unit. Dans l’histoire sainte, on rencontre Dieu comme Seigneur, comme Souverain, comme Père et même… comme Dieu. Mais pour demander à Dieu sa grâce, Daniel le prie de le traiter « comme Abraham [s]on ami » (Dn 3, 35). Et Moïse, le prophète par excellence, « parlait avec le Seigneur face à face, comme un homme parle à son ami » (Ex 33, 11). Sans doute, s’adresser à Dieu comme à son souverain ou son Seigneur s’enveloppe dans une certaine cosmologie, dans une certaine conception du monde et de la création. Mais l’amitié avec Dieu a ceci de particulier qu’elle rend l’écho du témoignage. Aucune théorie ne la précède qui la justifie a priori. Elle se prouve parce qu’elle existe, comme Zénon prouvait le mouvement en marchant. Sa crédibilité repose sur le fait qu’elle sent le vécu. L’expérience directe y est comme palpable et audible. Les hymnes qui la transmettent franchissent la limite des siècles. S’ils crient de vérité, c’est peut-être que cette amitié a établi les amis de Dieu dans un état où ils partagent sa gloire : ils ne sont pas des absents dont on se contente d’évoquer le souvenir, même vénérable, mais des précurseurs. Admis dans l’intimité divine, ils nous attirent dans la communion des saints en intercédant pour nous. Un philosophe disait que les livres permettent une conversation avec les grandes âmes du passé. A fortiori la liturgie où la présence des saints nous est donnée sous le mode de l’amitié avec eux dans le partage d’une commune louange de Dieu et de ses bienfaits. L’expérience des amis de Dieu ne vieillit pas, parce que rencontrer Dieu en esprit et en vérité, c’est déjà renaître pour la vie éternelle. Nous sommes touchés au cœur lorsque nous entendons la vocation d’Élie qui a reconnu la présence de Dieu non dans le fracas du tonnerre, dans l’éclat du feu ou dans le tremblement de terre mais dans la « voix d’un fin silence » (1 R 19, 11). Cette vocation nous touche, parce que nous avons le sentiment de pouvoir la partager. L’économie de moyens dont elle s’entoure la rend disponible pour toutes les âmes de bonne volonté. Aujourd’hui, la même expérience nous parvient à travers la vocation d’un jeune enfant, le petit Samuel. Pourquoi un enfant, sinon parce que cet âge est tout ouvert aux expériences nouvelles. Il n’a pas le recul qui permet de les conceptualiser et de les mettre à distance. Son intelligence n’est pas moins vive que celle de l’adulte, mais elle s’affranchit de la médiation du concept. Toute sa force est dans la saisie immédiate de l’expérience dans sa globalité et dans tout ce qu’elle implique. À ce titre, la vocation de ce jeune Héliaste est vraiment un modèle. C’est une scène d’une composition parfaite, qui nous montre exactement comment Dieu se saisit d’un être pour en faire son ami.

D’abord, « il était rare en ce temps-là que le Seigneur parlât, et les visions n’étaient pas fréquentes » (1 S 3, 1). La vocation de Samuel se détache sur un fond de silence et d’obscurité — en cela elle rejoint exactement celle d’Élie à l’Horeb. Mais il en est de deux sortes : le silence n’est point torpeur, et l’obscurité n’est point ténèbres. Le silence ici c’est celui que doit observer religieusement toute créature devant Dieu, quand il va se manifester (cf. So 1, 7 ; Ha 2, 20 ; Euripide, Bacchantes, v. 1085). L’obscurité extérieure est complétée par une nuit intérieure : « Les yeux de Samuel commençaient de faiblir, et il ne pouvait plus voir » (1 S 3, 2). Dans ce crépuscule calme et doux, toutes les facultés de l’âme sont comme mises en veille. Pourtant, de toutes les sources de lumière demeure la plus importante : « La lampe du Seigneur n’était pas encore éteinte » (v. 3). Peut-on mieux dire qu’aux âmes auxquelles il veut se révéler, Dieu occulte les facultés naturelles et leur substitue son esprit d’intelligence ? Dans ce silence du dedans et cette obscurité du dehors, Samuel est prêt : il ne voit plus ce qui n’est que visible, il n’entend plus ce qui n’est qu’audible. Il est concentré sur la fine pointe de l’âme.

Croira-t-on que cette disponibilité totale du jeune enfant éteint le discernement ? Au contraire. À la prudence humaine, Dieu a substitué la sienne. À la voix qui l’appelle, Samuel a le bon réflexe. Une voix inconnue, qui résonne dans le noir ? Dans un film, ce serait le prétexte à une scène de suspense, voire de terreur, avec chair de poule et cheveux qui se dressent sur la tête. Mais on en est aussi loin que possible : loin de se poser des questions auxquelles il ne saurait pas répondre, qui le plongeraient dans l’inquiétude ou l’hésitation, Samuel crédite immédiatement l’autorité légitime : le prêtre Eli. Une imagination exaltée se dirait « regardez-moi, c’est le Seigneur qui m’a appelé ». Rien de cela : « Samuel ne connaissait pas le Seigneur » (v. 7) — non évidemment qu’il en ignorât l’existence, mais il n’y avait accès qu’à travers celle d’un prêtre du Seigneur. Le discernement de Samuel s’inscrit harmonieusement dans la relation de confiance qui l’unit à ce ministre de Dieu — détail piquant, puisque Eli n’est pas, loin s’en faut, le plus flamboyant des hommes de Dieu : il rudoie Anne, la mère de Samuel, il est faible avec ses fils prévaricateurs, etc. Et pourtant ce vieil homme qui manque cruellement de discernement a éveillé le jeune Samuel à sa vocation de prophète, comme un faible instrument dont Dieu s’est servi. Trésor qu’il porte dans un vase d’argile !

La vocation de Samuel illustre parfaitement Moïse : « Cette Loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-delà de tes moyens ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux qu’il te faille dire : “Qui montera pour nous aux cieux nous la chercher […] ?” Elle n’est pas au-delà des mers qu’il te faille dire : “Qui ira pour nous au-delà des mers nous la chercher […] ?” Car la parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 11-14). Grandir dans la présence de Dieu, c’est intérioriser sa parole, son appel. L’accent n’est pas d’abord sur l’extraordinaire, mais sur le théologal. C’est une invitation à entrer dans ce partage des secrets qui fait les amis.