Homélie du 11 avril 2010 - 2e DP

L’absent

par

fr. Alain Quilici

Que s’est-il passé à Jérusalem entre Pâque et la Pentecôte?

D’après ce que nous venons d’entendre, les apôtres ont éprouvé le besoin de faire une bonne retraite. Ils ne se sont pas retirés au désert. Ils se sont enfermés quelque part dans un lieu clos, coupé du monde. Ils avaient été douze; ils ne sont plus que dix. Judas avait suivi sa triste destinée. Thomas était absent.

Quels étaient les sentiments de ces retraitants? On nous dit qu’ils avaient peur. Mais sans doute avaient-ils surtout honte. Honte d’avoir lamentablement laissé tomber leur Maître au moment de ses ennuis; honte de ne pas l’avoir accompagné au Golgotha au moment de sa mort; honte de n’avoir pas cru à la parole des saintes femmes qui leur annonçaient qu’elles l’avaient vu vivant. En un mot, ils sont accablés. Probablement ont-ils le sentiment, comme il nous arrive lorsque nous commençons une retraite, d’être pitoyables. Et nous pouvons les imaginer priant Dieu de les prendre en pitié. Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur! Seigneur écoute ma prière!

Et voilà qu’il leur est donné de faire une incomparable expérience spirituelle, comme cela arrive parfois mais en moins intense, quand on fait une retraite. Ils font l’expérience de la présence de Jésus. Il est là. Inexplicablement. Contre toute raison, celui qui était mort manifeste son incontestable présence. Il répand autour de lui un profond sentiment de paix: il apaise les cœurs douloureux de ses malheureux amis.

Il ne leur montre pas sa gloire, comme au jour de la Transfiguration. Il leur montre la trace indélébile des coups qu’il a reçus.

Alors, dans leurs cœurs, la joie remplace la honte et la peur, une joie qui les enveloppe, qui les imprègne comme le parfum de Marie de Béthanie qui avait rempli la maison. Ils s’en souviennent très bien.

Là-dessus le Seigneur met le comble à leur bonheur en soufflant sur eux. C’est une Pentecôte. C’est une effusion de l’Esprit. Ils sont transformés, transportés comme il arrive parfois mais en moins intense, quand on fait une retraite. Et cette force spirituelle s’accompagne d’une mission. Ils sont investis de la plus belle de toutes les mission, celle de la réconciliation entre Dieu et les hommes, le ministère de cette miséricorde qui est à l’honneur en ce deuxième dimanche de Pâque.

Quelle extraordinaire expérience spirituelle! Quel bonheur d’avoir pu vivre une telle rencontre, d’avoir connu une telle joie.

Mais voilà. Il y avait un absent. Et les absents, c’est bien connu, ont toujours du mal à croire ce qu’on leur raconte. On a beau leur dire: nous avons vécu un moment extraordinaire; nous avons fait l’expérience de la présence du Seigneur; nous avons reçu la force de l’Esprit Saint. Les absents, qui ne veulent pas passer pour des naïfs, n’en croient pas un mot. Ils vous sourient gentiment et ils vous disent avec commisération: «Oh, vous savez, moi, je suis comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois!»

Oui, mais comment voir quand on est absent? Comment voir pour croire quand on n’est pas là?

Que dire à ces absents, innombrables, qui nous entourent et que nous aimons, car ce sont nos enfants ou nos petits-enfants, nos frères ou nos sœurs, nos proches et nos amis? Comment les persuader de la réalité de ce que nous avons vécu, de tout ce que le Seigneur a fait pour nous, par exemple pendant le merveilleux triduum pascal que nous venons de vivre?

À tous ces absents, nous ne pouvons que souhaiter de vivre ce qu’a vécu l’apôtre Thomas. Être présents, dans l’Église, avec les croyants, pour faire eux-mêmes personnellement l’expérience de la rencontre. Leur souhaiter d’avoir la grâce d’être touchés, et de toucher du doigt ce qu’il en a coûté au Fils de Dieu d’aimer comme il a aimé; de sentir au bout de leur doigt brûler ce cœur d’homme qui aime d’un amour divin. Leur souhaiter de recevoir sur le visage la caresse du vent de l’Esprit, et de s’entendre dire: ne sois pas incrédule, mais croyant c’est-à-dire confiant.

Alors ils pourront à leur tour s’exclamer avec nous: Jésus tu es mon Seigneur et mon Dieu. C’est le cri de la foi. C’est le chant du croyant. C’est la réponse émerveillée de ceux, comme nous, qui ont été saisis par la miséricorde de Dieu.

Amen.