Nous ne pouvons pas participer aujourd’hui à la liturgie sans être confrontés à une difficulté ; si elle n’est pas d’aujourd’hui, elle prend une place importante qui ne saurait nous laisser indifférents. L’actualité l’a fait revenir au premier plan : c’est la guerre en terre dite « sainte » par la tradition chrétienne, à Gaza et dans les « territoires occupés » (selon l’ONU). La question est très délicate ; elle est douloureuse à notre conscience chrétienne. Ce n’est pas une raison pour esquiver la difficulté ; au contraire, il nous faut voir clair et bien comprendre ce que nous vivons en participant à la liturgie à la messe et en approfondissant notre foi. Notre foi n’est pas seulement adhésion à un Dieu unique et transcendant — comme le font nombre de religions ou les philosophes dans un discours abstrait. Notre foi repose sur la vie, la mort et la résurrection de Jésus. Notre foi vit de la présence en nous de l’Esprit Saint reçu au baptême et en participant à l’eucharistie. Cette action est fondée sur la vie de Jésus, sa mort et sa résurrection.
Participer à l’eucharistie, ce n’est pas se référer à un être intemporel ou à un archétype moral. Parler de Jésus, c’est se référer à celui qui est venu au monde comme tout autre enfant, « fruit des entrailles » d’une femme comme le dit la prière qui nous est familière (dite Je vous salue Marie…). Jésus a grandi dans une famille sous l’autorité de Joseph, un homme de la famille de David, mais tenu hors des cercles du pouvoir en résidant loin de la capitale où le pouvoir était tenu par les prêtres alors soumis aux Romains. C’est à sa parole et par ses actes que Jésus a été reconnu comme l’envoyé de Dieu promis depuis les origines. Mais Jésus allait plus loin que ce qui était attendu. Il s’adressait à toute l’humanité. D’abord, par des actes de guérison et d’intégration des exclus. Plus encore, par sa parole dont la radicalité déplaçait bien des propos convenus. Ainsi Jésus ouvrait la Promesse faite à Abraham à toute l’humanité. Jésus ne se présentait pas comme un restaurateur de sa nation, lui qui était pourtant de la famille de David, mais comme celui qui agissait pour que toute l’humanité entre dans la vie avec Dieu, selon la promesse faite par Dieu dès le commencement. Si ce processus d’accomplissement assumait les promesses faites à Abraham, à Moïse et à David, elles étaient radicalisées et universalisées. Ce qui le montre c’est que Jésus se présente comme « fils de l’homme » et pas seulement comme « fils d’Abraham » et « fils de David ».
En fidélité à Jésus, quand les chrétiens reprennent à leur compte les paroles de la loi, des prophètes, des sages (qui font la Bible), ils leur donnent une toute autre portée que celle qui était dans les propos des prêtres, des rabbins et des pharisiens. Une lumière nouvelle les habite. Les termes repris à l’Ancien Testament changent de sens. Le mot « Jérusalem » ne désigne pas seulement la ville de David, elle désigne la terre confiée par Dieu à Adam, à l’humanité entière. Le mot « loi » ne désigne pas un texte hébreu, mais l’expression d’une volonté universelle qui concerne toute l’humanité. Le mot « Messie » ne désigne pas un fils de David restaurant la royauté à Jérusalem, mais celui qui rassemble tous les hommes dans un même désir de paix et de liberté. Jésus ne donne pas sa vie seulement pour les siens, mais pour tous les fils d’Adam. Ainsi, le jour de la Pentecôte, la parole qui est dite est formulée dans un langage nouveau qui accueille toute l’humanité. Telle est l’ambition de notre foi. Telle est l’ambition de notre Église que l’on qualifie de « catholique », mot grec qui signifie « universel ». Et donc corrélativement c’est rejeter une religion qui ne soit pas universelle !
Pourquoi alors garder les mots et les références de la Bible ? La réponse est simple : c’est pour ne pas perdre le réel, ce qui est réellement advenu dans l’histoire, dans les esprits et dans les cœurs. Mais, à la différence du « judaïsme », c’est le nommer pour le transfigurer. Une promesse de Dieu est à recevoir et à réaliser. Il y a deux étapes pour le faire. D’abord, l’universaliser — c’est une exigence partagée par tous les humains. Ensuite et surtout, il faut l’intérioriser, à l’école des apôtres. Pour ce faire, à la suite de Jésus-Christ, nous demandons à Dieu d’avoir part à son Esprit, l’Esprit de vérité, l’Esprit qui est le feu de l’amour. Les mots de la Bible que nous reprenons sont source de vie quand ils sont entendus dans ce sens, et surtout quand ils sont vécus dans cette dynamique.