Homélie du 7 décembre 2003 - 2e DA

L’accomplissement des temps

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Noël! Naissance du Messie promis et célébration de l’accomplissement des temps.

Une vieille tradition méridionale fait placer dans une assiette humide, au premier jour de l’Avent, des grains de blé; ils germent; ils forment ensuite un tapis de verdure qui est placé dans la crèche. Ce geste n’a rien d’enfantin. Il est riche d’une mémoire biblique, car il repose sur le fait que les grandes prophéties qui annoncent Jésus-Christ lui donnent comme nom «germe». Les spécialistes érudits disent que l’évangile donne à Jésus le titre de «nazoréen» (placé sur l’écriteau de la croix) vient de la racine du mot germe (nzr) en hébreu.

L’image du germe rappelle que la naissance de Jésus est le fruit d’une longue patience qui traverse les siècles, accomplissement d’une espérance qui est passée de génération en génération. Aussi le grand moment de la nuit de Noël est celui où est proclamée la généalogie du Christ. Saint Matthieu la commence avec Abraham, Isaac et Jacob, pour la conclure avec Joseph et Marie, la mère de Jésus. Saint Luc remonte au commencement avec celui qui figure toute l’humanité, Adam. Jadis, en toute bonne foi, on pensait que le monde avait été créé quelque quatre mille ans avant la naissance de Jésus. Depuis déjà deux siècles et avec certitude depuis plus d’un siècle, nous savons que l’histoire de l’humanité s’étend sur un nombre beaucoup plus considérable de générations. Hélas, certains esprits mesquins s’attachent encore à la valeur «historique» des premières pages de la Genèse, au risque de rendre ridicule le message chrétien. Au contraire, loin de contrarier la foi, le fait de savoir que l’histoire de l’humanité s’est déroulée sur des centaines de milliers d’années n’est en rien une contrariété pour la foi; c’est au contraire son épanouissement. Car la montée de la vie qui culmine en la naissance de Jésus est plus belle et plus forte quand on la replace dans la chronologie découverte par la science d’aujourd’hui.

Les commencements de notre univers, son expansion, la formation de la matière, puis des étoiles et des galaxies, tout cela montre un dynamisme qui triomphe dans des formes de plus en plus élaborées. Ce que nous savons de la naissance de la terre, de la formation des continents, de l’apparition de la vie, de son développement et de son épanouissement dans l’humanité, nous place devant une merveille d’invention. Ce que nous savons de l’émergence de l’homme sortant de la pure animalité, se dressant debout, libérant ses mains pour devenir artisan de son avenir, développant sa face pour avoir un visage qui exprime l’intime de son âme, nous fait comprendre avec quelle force la vie était tendue vers le monde de l’esprit. Depuis quelques centaines de milliers d’années, en naissant à la parole, l’homme peut se situer en face de l’autre dans une relation de confiance, de solidarité et de partenariat.

Cette immense histoire reste une énigme pour beaucoup. Pour un croyant, la foi en donne le sens. La naissance de Jésus au terme de tout ce temps de préparation est la clé qui donne intelligence à tout ce qui s’est passé depuis des milliards d’années. Oui, dans la nuit de Noël, la proclamation de la généalogie, dit le sens de l’accomplissement des temps. Notre foi ne se limite pas à quelques septenaires de générations humaines, elle embrasse une genèse immense; depuis plusieurs milliards d’années, l’histoire du monde a vu se multiplier atomes et galaxies, êtres vivants et êtres pensants ; notre foi voit que tout s’ordonne selon une histoire qui culmine en Celui qui a pour nom «Germe», celui qui devait venir, celui en qui «les temps sont accomplis».

Aussi en fêtant Noël, nous n’aurons pas honte de donner à notre célébration toute son ampleur. Parce que nous célébrons la naissance de celui qui accomplit plus que le désir de quelques prophètes, mais bien celui de toute l’humanité et même de tout l’univers, nous convoquerons la terre et le ciel. D’abord, le ciel avec les étoiles et les anges, qui symbolisent les puissances célestes. Puis la terre, avec les fruits de la terre, les arbres et les couleurs; nous serons attentifs à vivre en fraternité et dans la chaleur de la communion avec celui qui est né à Bethléem, Celui qui vient, le Prince de la paix, le Germe de la nouvelle création. Ne soyons pas de ces esprits grincheux qui s’offusquent de voir que Noël est une fête de lumière! Donnons au mot lumière toute sa plénitude. Non seulement le sens métaphorique de l’intelligence, mais aussi le sens premier d’énergie primordiale. Car à Noël, nous célébrons Dieu qui se fait homme. Par cette naissance, Dieu se fait un être de chair et de sang ; Dieu épouse, en la chair qui naît de Marie, toute la création physique et sa naissance couronne tout le chemin de la vie comme un germe assume toute l’énergie de la plante enracinée dans les profondeurs de la terre.

Oui, préparons notre cœur et notre intelligence à recevoir le message: les temps sont accomplis! Il nous est né un sauveur, en lui la terre et le ciel se réunissent.